Aspects de la ve économique et sociale dans la lande au XVIIIe siècle : Lacanau et les paroisses voisines

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ASPECTS DE LA VIE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DANS LA LANDE AU XVIIIe SIÈCLE : LACANAU ET LES PAROISSES VOISINES

L’intention de cet article est de présenter quelques aspects de la vie économique et sociale dans la lande au XVIIIe siècle, à travers l’étude de quelques paroisses : Lacanau surtout, mais aussi Le Porge, Saumos et Le Temple : n’ont-elles pas valeur d’exemple pour l’ensemble des villages landais du Pays de Buch à la même époque ?

LE PAYS ET LES HOMMES

Le paysage de la lande au XVIIIe siècle a été maintes fois décrit : vaste étendue de broussailles, d’ajoncs, d’arbustes, de bruyères. La forêt, des chênes sou­vent, ne subsiste qu’à l’état de lambeaux sur les terrains les plus secs, les mieux drainés, en bordure des ruisseaux. Aussi, les terres de labours et avec elles les lieux habités, villages ou hameaux épars, ont-ils été conquis non sur la lande mais sur la forêt, dont ils occupent la lisière ou les clairières intérieures, comme en témoignent les cartes du temps, les cartes de Belleyme ; chaque village dispose ainsi d’une pièce de bois d’étendue variable. Au Temple, il n’y en a d’autres « que ceux qui bordent les champs » note l’abbé Baurein à la fin du siècle1. Partout le paysage agricole associe lambeaux forestiers, terres à labours, vastes étendues de lande et pignada naissante.

Dans ces vastes landes, tristes et monotones, les hommes sont peu nombreux. Au nord du Bassin d’Arcachon, les densités de population vont même en décrois­sant des paroisses de l’intérieur vers les paroisses océanes.

Tableau 1 : La Lande au XVIIIe siècle, un « désert humain »2 – Paroisse – Population en 1781 – Densité

Saumos – 400 – 6,9

Le Temple – 420 – 5,8

Lacanau – 700 – 3,2

Le Porge – 510 – 2,8

Les hommes ont, dans ce pays plutôt inhospitalier, guère favorisé par la na­ture, une solide réputation de rudesse, voire de grossièreté. Dès 1719, Claude Masse opposait en Médoc la politesse des vignerons et des laboureurs du vignoble à la « sauvagerie » des pâtres de l’intérieur3. « Je suis dans une misérable lande éloignée de toute société, note en 1781 le curé de Salaunes, car je n’ai dans ma paroisse ni juge, ni notaire, ni chirurgien … en un mot, je n’ai que des sauvages »4. Il n’y a guère en effet d’« élite » sociale dans la lande au XVIIIe siècle. À Lacanau, encore en 1794, le maire, tailleur d’habits, et les officiers municipaux, laboureurs « ne sa­vent ni lire , ni écrire »5. Enfin , en janvier 1812, J. Hameau, docteur en médecine à La Teste, écrivit dans son « Mémoire sur les maladies autour du Bassin d’Arcachon «… que l’on considère les Landes, on y verra presque partout une terre maré­cageuse et peu cultivée, des habitants pauvres, mal nourris, exposés à de grandes fatigues, ignorants et privés de tous les avantages Que le commerce et l’industrie peuvent procurer … qu’on ajoute à cela le manque de gens de l’art bien éclairés, qui ne sont placés qu’à de grandes distances, el l’on n’aura encore qu’une idée impar­faite de ce malheureux pays …»6.

L’univers quotidien des habitants de la lande traduit la même rudesse, qu’il s’agisse de l’alimentation, du vêtement ou de la maison. Dans un « État de ce qu’on estime qu’il coûterait de l’établissement de cent familles dans les landes de Bor­deaux »7, daté de 1757, apparaît le trousseau paysan : souliers ferrés et sabots, chemise de grosse toile, capote de laine brune avec capuchon, gilet, culotte, guêtres, tricot blanc à manches. Pour ce qui est du logement, Édouard Ferret a laissé au mi­lieu du siècle dernier une description précise de la maison paysanne : « Leurs mai­sons, écrit-il, sont obscures, humides, sans carrelage, sans plafond ni fenêtre et l’air et la lumière n’y pénètrent qu’incomplètement. Elles sont recouvertes de chaume, une seule chambre suffit souvent à toute la famille8. En 1784-1786, l’abbé Baurein notait que dans la lande, les paysans se servaient d’argile «  à défaut de pier­res pour construire leur chaumière ». Pendant la Révolution, les administrateurs du canton de Castelnau, s’adressant à l’administration départementale, écrivaient, à propos de l’impôt des portes et fenêtres : « Vous remarquerez sans doute sur ces états que le nombre des portes est supérieur à celui des fenêtres. Vous n’en serez pas étonné d’après l’assurance Que je vous donne que dans nos communes de la lande, plusieurs maisons n’ont pas une seule croisée et qu’elles n’ont qu’une porte servant d ‘entrée commune aux habitants et à la lumière »9.

LES ACTIVITÉS

En l’absence de recensement ou de dénombrement, les registres paroissiaux sont d ‘un secours appréciable pour la connaissance des activités et de la composition sociale des paroisses de la lande au XVIIIe siècle, à l’exemple de Lacanau.

Tableau 2 : la physionomie sociale de Lacanau au XVIIIe siècle (1702-1815) – Activités et nombre de mentions sur les registres de mariages :

Travail de la terre, de la forêt, de la pêche – Laboureurs 86 – Brassiers-journaliers 110 – Vignerons 4 – Pasteurs 72 – Gardeurs 47 – Résiniers 142 – Pêcheur 1 – Total : 462 (86,5 %)

Artisanat – Forgeron 1 – Charpentiers 15 – Scieur de long 1 – Charrons 3 – Menuisiers 4 – Meuniers 9 – Tisserands 14 – Tailleurs 12 – Sabotier 1 – Maçon 1 – Total 61 (11,5 %)

Transport – Professions « libérales » – Commerce – Marchand 1 – Marchand·quincailler 1 – Marinier 1 – Officier de marine 1 – Lieutenant des douanes 1 – Notaire 1 – Officier de santé 1 – Chirurgiens 4 – Total 11 (2 %)

Sans mention et activités mal définies 346

Total général 880

La répartition des époux parmi les divers métiers dénote le caractère profon­dément rural de Lacanau10. Rural mais non agricole : la culture de la terre cède le pas au travail forestier et à l’élevage.

L’activité économique locale est en effet en accord avec les conditions du milieu. Les sols, maigres, « terres de peu d’humeur », tirent avantageusement parti de l’association des labours et des terrains de parcours communaux souvent appelés « vacants » ou « padouens ». L’élevage des brebis et des moutons fournit, en effet, les fumures nécessaires à la fertilisation des terres à céréales. Au sujet du Temple, l’abbé Baurein écrit à la fin du siècle « qu’on n’y recueille que des seigles et des millets, on n’y élève beaucoup de brebis et on le fait d’autant plus facilement qu’il existe dans cette paroisse des landes considérables qui servent â leur pliturage »11. Mais la situation des éleveurs est très précaire. Les épizooties ne sont pas rares d’au­tant plus que les pasteurs abreuvent très fréquemment leurs troupeaux avec l’eau croupissante de trous creusés dans le sol à un mètre de profondeur. En mai 1764, « l’épidémie des brebis des landes fait des ravages affreux »12 note le subdélégué de Lesparre. En 1768, puis en 1776 et dans les années suivantes, l’épizootie se ma­nifeste encore de façon virulente … Quant aux labours, ils portent seigle, sarrasin, millet surtout, maïs ou « bled d’Espagne » et plus rarement froment.

Tableau 3 : production agricole de quelques paroisses de la lande (période révo­lutionnaire, année commune)13 – Paroisses – Production en quintaux : 1 : froment . 2 : seigle · 3 : maïs. 4 : panis, blé noir, sarrasin, riz. 5 : pois, haricots, « mongettes ». 6 : patates, châtaignes. 7 : orge, avoine, millet. 8 Total.

Lacanau 83-1850-217-0-0-0-575-2725

Le Porge 152-3357-562-39-35-50-16-4211

Le Temple 22-1170-274-10-13-140-1629

Saumos 18-1489-23-1-0-0-190-2321

Le seigle, avec 72,2 % de la production locale, est la céréale dominante, très loin devant l’orge, l’avoine, le millet (13,9 %) et le maïs (9,9 %). Pois, haricots, lentilles, fèves et patates14 ne fonnent que des compléments alimentaires très secon­daires tandis que le froment est à peine cultivé (2,5 %). À Lacanau (21 %) et à Sau­mos (34 %) le millet, l’orge et l’avoine occupent une grande partie des terres labou­rables.

Les rendements à l’hectare sont faibles et comme les surfaces cultivées sont peu étendues, le pays ne peut qu’imparfaitement nourrir de faibles effectifs de population. Au Porge, en 1793, un état de recensement du bled-seigle récolté dans la commune avec « ce qui s’est consommé, vendu, donné aux indigènes et transporté hors d ‘elle »15 ne fait apparaître que trois « gros » producteurs sur 107 noms disposant de surplus négociables. Pour les autres, la quasi-totalité de la récolte est soit consommée dans le cadre familial, soit conservée au titre de semence. Même parmi ceux qui conservent des surplus, l’autoconsommation est importante : ainsi tel pro­ducteur qui récolte 46 boisseaux en conserve-t-il 9 pour sa consommation familiale et 5 pour la semence. Ici, ta rétention s’élève au tiers de la récolte. Elle est beau­coup plus élevée chez les petits producteurs. Dans ces conditions, tout accroisse­ment de la charge démographique ou toute mauvaise récolte mettent en cause l’équilibre alimentaire local.

D’autant que l’alimentation paysanne est essentiellement à base céréalière. «  Cette population, note É. Ferret au siècle dernier, se nourrit habituellement de pain de seigle, de bouillie (appelée également « cruchade ») faite avec de la farine de millet, de millade, de maïs, de lard rance, de porc, de sardines salées, de harengs saurs. Elle ne mange de la viande et ne boit du vin que par exception ». Pourtant, les rapports des visites des églises au XVIIIe siècle soulignent que, bien que ne récoltant pas de vin, les habitants de la lande l’apprécient néanmoins. Le dimanche, en bien des paroisses du Pays de Buch, l’ivrognerie et le cabaret – aux dires des curés – rivalisent avec l’office et l’église !16.

Laines de moutons et brebis, (tisserands et tailleurs d’habits sont nombreux), miel et cire fournis par les ruches complètent le tableau des productions de la lande.

À cela s’ajoutent parfois des revenus complémentaires que les populations tirent de l’exploitation de la pêche dans les étangs, comme au Porge où les habitants « s’occu­pent à la pêche, à l’exploitation des pins ou au labourage … ils conduisent aussi à Bordeaux des charrettes chargées d’huitres qu’ils vont prendre sur les bords du Bassin d’Arcachon »17. La multiplication des digues de pêcheries du Porge fut à l’origine de nombreuses inondations dans la paroisse de Lacanau. En 1778, le hameau de Talaris fut totalement inondé. En 1788, un rapport des ingénieurs Bré­montier et de Valframbert réalisé à la demande de M. Mourre, curé de Lacanau et du curé du Porge, soulignait « que les dommages s’étendent sur plusieurs paroisses » et il ajoutait : « La plus grande partie des terres labourables, des bois et des maisons des villages de Cartigas, paroisse d’Hourtin, de Pey du Camin, de Sainte-­Hélène, de Capdeville, de Talaris, de Lacanau sont abandonnés et continuellement sous les eaux par effet de ces digues. J’ai vu dans ce dernier village en mars 1778 des malheureux mourants dons leurs maisons sur des lits couverts de plus de trois pouces d’eau et comme depuis cette époque on n il pas manqué d’élever encore des digues, il est à présumer que la hauteur des eaux des étangs a augmenté encore par la grande quantité des pluies continuelles qui sont venues depuis près de qua­tre mois … »18. Les terres à céréales furent en partie recouvertes par les eaux et « changées en lieux marécageux … , incapables de servir à la culture, non plus qu’à l’habitation ».

Pour remédier â la situation précaire de la paroisse. Brémontier se prononça pour la destruction des digues de pêcheries, proposition que se heurta à une opi­nion défavorable des gens du Porge pour lesquels la pêche était une ressource essen­tielle. Dans les années qui suivirent, aucune solution ne fut apportée à ce grave problème de l’inondation. En 1793, l’administration municipale de Lacanau soulignait « que les individus de celte commune sont en général très pauvres, la plupart d’entre eux étaient cultivateurs autrefois, mais après avoir perdu leur bétail par l’effet de fréquentes inondations … privés des engrais nécessaires, ils sont obligés d’abandonner la culture de leurs biens et de se réduire à l’étal de journaliers »19. Le rapport ne manquait pas de souligner d’autre part les difficultés de l’élevage ovin tenant à la transformation quelques années plus tôt, à la fin de l’Ancien Régime, des communaux en pignadas.

Autour des villages, en effet, le pin tend de plus en plus, au cours du siècle, à se substituer à la lande. Le boisement des landes, entrepris à l’initiative privée, encouragé par les intendants de Bordeaux à partir des années 1760, transforma les activités locales. « Il faut, notait l’abbé Baurein dès 1786, un temps considérable pour que les habitants de ces paroisses (celles de la lande) s’accoutument à de pa­reils changements qui intervertissent la culture ancienne el qui les mettent dans le cas de changer de profession. Leur territoire étant couvert en grande partie par les sables, il faut qu’ils tâchent d’y foire croître des pins et que, de cultivateurs, ils deviennent résiniers … leurs terres labourables étant occupées par les étangs, il faut nécessairement qu’ils s’adonnent à la pêche au lieu de la culture de la terre dont ils s’occupaient auparavant »20.

Dans les registres paroissiaux de Lacanau, la profession de résinier est celle de 21,3 % des conjoints entre 1702 et 1749, de 30,4 % d’entre eux de 1750 à 1815, ce qui traduit à la fois la précocité de l’exploitation résinière dans la lande et l’essor incontestable du pignada dans une paroisse où, dès 1786, « les habitants préfèrent à toute autre profession celle de résinier » et où dès cette époque «  il existe des pins non seulement dans la plaine mais encore sur les dunes de sable qui sont placées entre la dune et l’étang »21. De fait, la profession de résinier (142 mentions) est la plus fréquemment rencontrée dans les registres du XVIIIe siècle à Lacanau.

LES CONTRASTES SOCIAUX

Au XVIIIe siècle, les contemporains sont unanimes pour souligner la pau­vreté des hommes de la lande et la faiblesse des contrastes sociaux. La déclaration du maire de Saumos, en octobre 1792, ne laisse aucun doute à ce sujet : « Personne, écrit-il, dans notre communauté ne jouit de plus de 400 livres de revenu net »22. L’analyse des contrats de mariage et des structures financières confirme pleinement leur jugement.

136 contrats de mariage passés devant notaire en 1721-1725, 1740-1744, 1780-1784 – trois « sondages ») dans le siècle – traduisent la relative homogénéité des conditions sociales dans les landes de Lacanau.

Tableau 4 : contrats de mariage et contrastes sociaux à Lacanau au XVIIIe siècle . Valeur des contrats – Nombre – %

0-99 livres – 49 – 36

100 -399 livres – 77 – 56,6

400 livres et plus – 10 – 7,4

Une telle répartition souligne l’importance locale d’un groupe de population « paupérisable » compris entre un nombre élevé de pauvres (un tiers des contrats) et une minorité plus fortunée. Menée par catégorie socio-professionnelle, l’analyse fait apparaître la pauvreté des brassiers dont près des 2/3 des contrats sont infé­rieurs à 100 livres et des résiniers à peine plus riches (la moitié des contrats les concernant sont compris entre 100 et 400 livres) ; la plus grande fortune des la­boureurs pour lesquels 2/5e des contrats excèdent 400 livres. Quant au groupe pastoral, une grande diversité de condition le caractérise des plus riches aux plus pauvres, même si la plupart dispose d’un niveau moyen de fortune (100-400 livres).

La dimension des exploitations paysannes est un autre révélateur de la diver­sité sociale. Dans la lande comme ailleurs, la diffusion de la « propriété » de la terre est extrême. Les non-possédants sont en général peu nombreux : moins d’un dixiè­me ; parfois moins d’un cinquième des habitants sont sans terre. L’exploitation paysanne moyenne est de l’ordre de 4 à 5 hectares, mais les terres produisent peu et la culture céréalière repose sur un système de jachère et d’assolement, grand consommateur d’espace qui réduit d’autant la partie productive. Les laboureurs sont les mieux lotis. Ils possèdent un ou plusieurs attelages, des chevaux, de solides instruments de production, sont à la tête de « grandes ex­ploitations», une dizaine d’hectares le plus souvent. Le menu peuple de la terre, brassiers et journaliers, ne dispose que d’étroits lopins. Sans grand moyen de cultu­re, de nombreux cultivateurs du Porge « n’ayant pas de bœufs à eux, ont besoin de recourir à ceux des autres et paient une sorte de ferme qu’ils appellent agrière »23. Cette agrière est encore versée en nature en 1793. La plupart sont contraints de vendre leur force de travail à Leurs voisins laboureurs dont ils deviennent les ouvriers agricoles, pour assurer la subsistance familiale, surtout les années de mauvaises récolte. Les salaires perçus sont en général peu élevés : en 1790, le travailleur de la terre reçoit au Porge 8 sous par jour lorsqu’il est nourri, 20 sous lorsqu’il doit par lui-même assurer sa nourriture. La dépense alimentaire s’élève ainsi à 3/5e du salaire ! Les femmes sont nettement moins payées : 4 et 12 sous24.

Le revenu des « pasteurs qui vont dans les landes » est estimé à Sainte-Hélène à 100 livres par an25. Leurs apports au mariage consistent en droits sur l’héri­tage familial et en troupeaux de brebis. Quant aux résiniers, Jouanet a bien mis en évidence au siècle dernier leur dénuement extrême. Leur constitution est, dit-il, chétive ; « ils sont petits, maigres, basanés et meurent de bonne heure. C’est une suite nécessaire de leur constante habitation au milieu de forêts humides, sous de mauvaises cabanes où ils vivent privés d’une nourriture substantielle. De tous les hommes des landes, ce sont les plus malheureux »26.

La condition des artisans est plus difficile à préciser, faute de documents nombreux d’une part et en raison, d’autre part, de la mixité fréquente des revenus. En effet, l’exercice d’un métier artisanal n’exclut pas l’activité agricole et vice-versa, d’autant que la culture de la terre ne demande pas tous les moments des cultiva­teurs.

Les artisans du bois sont parmi les mieux rétribués. À Salaunes, les charpen­tiers gagnent journellement une livre en 179027. Plus modestes, les tailleurs d’habits perçoivent 10 sous par jour, nourriture non comprise. Les paiements en nature ne sont pas rares. Ainsi au Porge, André Hélier, tailleur d’habits de son état, déclare-t-il « trois boisseaux de bled-seigle qu’il a à recevoir de l’ouvrage de couture chez les paysans » ; un de ses confrères a reçu deux boisseaux « qu’on lui a donnés en paiement »28. Quant aux tisserands, disséminés dans la lande tout entière, souvent employés de marchands, fabricants qui distribuent le travail et collectent les ouvrages, ils sont rétribués « à la manière », « à l’œuvre » ou « à la tâche »29.

Les possibilités d’ascension sociale dans le cadre local sont peu nombreuses : l’étude de 105 familles de Lacanau, courant sur deux ou trois générations, souligne que le plus souvent les ms embrassent le métier des pères.

Tableau 5 : la mobilité sociale à Lacanau au XVIIIe siècle

Profession fils

Profession pères

A B C D E F G H I J K L
A 3 2 3 9                
B 3 15 2 3 1 1            
C 2 3 8 2                
D 5   1 32                
E   1 2   1              
F                        
G       1     1          
H               1        
I 2                      
J                   1    
K       1                
L                       1

A : brassier-journalier. B : laboureur. C : pasteur. D : résinier. E : charpentier. F : menuisier. G : meunier. H : tisserand. I : sabotier. J : tailleur. K : charron. L : chirurgien.

Deux fois sur trois, on note la permanence de l’activité d’une génération à l’autre. Pour 25 pères laboureurs, 15 fils deviennent laboureurs à leur tour. Les fils de résiniers continuent plus nettement encore que les fils de laboureurs l’activité paternelle (32 fois sur 38). Il est vrai que l’éventail, somme toute étroit, des activités locales limite les « choix » professionnels. Néanmoins, si la stabilité de l’activité est le fait dominant d’une génération à une autre, les changements pro­fessionnels n’en sont pas moins réels. Ils correspondent aux transformations de l’activité économique locale. À cet égard, la mobilité entre brassiers et résiniers, bien que ne portant sur un faible échantillon de familles, est remarquable : les fils de brassiers deviennent plus souvent résiniers que brassiers. L’inverse est moins vrai, preuve que pour beaucoup, l’essor du pignada a constitué la possibilité d’une ascension sociale, même relative. Cela confirme par la même occasion, la justesse de l’analyse de l’abbé Baurein à la veille de la Révolution.

Si la condition sociale du plus grand nombre est dans la lande très modeste, les phénomènes d’indigence n’y sont par contre que peu marqués, sauf en temps de « cherte » des grains et du pain, bien entendu. « II y a, note le curé de Lacanau en 1784, peu de pauvres qui ne puissent et ne gagnent leur vie. Il n y a point de malades, il y a quelques orphelins, mais peu à ce qu’on m’a dit, qui sont chez des pauvres qui en ont soin ». À Saumos, « il n y a qu’un pauvre qui ne peut gagner sa vie, mais il est secouru … Il y a, complète le curé du Porge, quatre orphelins … qui sont en survie chez des particuliers qui ont soin de leur éducation … et trois familles qui gagneraient leur vie mais qui ne peuvent gagner celle de leurs enfants et ils les envoient à l’aumône … »30. Au Temple, en 1791, la population indigente s’élève à huit personnes31.

Tout change en période de mauvaise récolte et de haut prix du pain : les crises de subsistance se soldent par de grandes vagues de paupérisation de la popu­lation et de brusques montées de mortalité32. À Lacanau, on enregistre 22 décès, moyenne annuelle entre 1704 et 1708, mais 41,1 par an de 1709 à 1713. La crise passée, la mortalité retombe à 23,2 décès l’an entre 1714 et 1718 ; 1713 est l’an­née la plus sombre du siècle avec 77 décès. En 1771 -1773, le prix du pain connaît une hausse brutale, suite à de mauvaises récoltes. L’épidémie s’installe. La petite paroisse de Brach compte en mai 1772, 35 familles indigentes (126 personnes), soit la moitié de ses habitants33. Le désarroi des populations de la lande est profond, à la mesure de leur misère. Ducasse, subdélégué de Pauillac, craignant l’émotion populaire , écrit alors à l’Intendant de Bordeaux « qu’il y a des murmures sourds dans la lande, dont le peuple privé de récolte depuis trois ou quatre ans souffre »34. Dès septembre 1771, le curé du Porge avait réclamé à l’Intendant « 430 bois­seaux de bled-seigle, mesure de Castelnau » pour assurer la subsistance de cent mendiants durant l’espace de neuf mois »35. Assurément, le bon curé du Porge exagérait la misère locale : il fallait beaucoup demander pour obtenir quelques secours ! La quête du pain conduisit au pillage. Turpin, marchand à La Teste, en fit les frais : les gens du Porge lui pillèrent une cargaison de blé !

En fin de compte, la lande au XVIIIe siècle apparaît comme une région rurale repliée sur elle-même, archaïque et pauvre. Repliée sur elle-même : les échan­ges migratoires y sont peu nombreux et les circuits économiques inexistants. L’« au­toconsommation » est reine. Archaïque : le travail agricole est routinier, les techni­ques anciennes, les résultats médiocres. Pauvre car la richesse n’apparaît nulle part et la médiocrité économique est le lot de presque tous. La progression du pignada au cours du siècle n’a guère modifié cet état de chose.

J . Paul JOURDAN

Extrait du Bulletin n° 38 (1er trim. 1984) de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch

  1. Abbé Baurein, Variétés bordelaises, Bordeaux 1784·1786. Vol. III, art. XIII, p. 89·92.
  2. Chiffres cités par Hugon (P.), Statistique du canton de Castelnau, Bordeaux 1855
  3. Claude Masse, Mémoire de 1719, Bibliothèque de La Rochelle
  4. ADG – G843
  5. ADG – 4L146
  6. ADG – 5M114
  7. ADG – C3671
  8. Ferret (É), Statistique générale de la Gironde, Bordeaux, 2 vol. 1874-1878
  9. ADG – 11L116
  10. Le tableau social de Lacanau que l’on peut esquisser n’est qu’imparfait en raison du grand nombre de professions non mentionnées dans les actes de mariages (346, soit 39,6 % des mariés à Lacanau entre 1702 et 1815). Le métier des épousées n’est jamais mentionné. De plus, sur les registres figurent les noms et professions d’hommes étrangers à la paroisse mais qui s’y sont mariés (278, soit 15,8 %). D’où la mention de vignerons dans une paroisse sans vignoble ! Mais comme l’aire de recrutement matrimonial de Lacanau se réduit presque exclusivement aux paroisses voisines, aux activités identiques la réalité sociale locale ne s’en trouve guère affectée.
  11. Abbé Baurein, op. cit. vol. III, art. XIll, p. 89-92
  12. ADG – C370
  13. ADG – 4L69
  14. La culture des patates au Porge a eu pour promoteur M. Danahy, curé de la paroisse, dans les années 1780.
  15. ADG – 4L160
  16. ADG – G 651 et G 659
  17. Abbé Baurein. op. cit. vol. III, art. XII, p. 81-89
  18. ADG – C3719
  19. ADG – 4L146
  20. Abbé Baurein, op. cit.
  21. Abbé Baurein, op. cit.
  22. ADG – 4L168
  23. ADG. – 4L160
  24. ADG – 4L160
  25. ADG. – 4L166
  26. Jouanet (J.), Statistique de la Gironde, Bordeaux 1837, tome l, p. 163
  27. ADG – 4L168
  28. ADG – 4L160
  29. ADG – 4L168
  30. ADG – G651, visites des églises, archiprêtré de Buch et Born
  31. ADG. – 4 L 161. À Lacanau en 1796, 9 familles indigentes sur 148 (ADG – 4L146)
  32. En 1702, 1707-1713, 1719, 1724, 1730·1731, 1739, 1742, 1747-1749, 1751-1752, 1754, 1759-1760, 1763, 1772·1773, 1775, 1780, 1788-1793, 1796.
  33. ADG – C371
  34. ADG – C1442
  35. ADG – C283

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