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Pêche et chasse en Pays de Buch au Moyen Âge

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PÊCHE ET CHASSE EN PAYS DE BUCH AU MOYEN ÂGE

 

L’histoire de la chasse et de la pêche en Pays de Buch se heurte à une double difficulté. La première est liée à la rareté des documents qui nous proviennent de cette région, ce qui rend tout travail historique particulièrement délicat, surtout pour les périodes anciennes[1]. La deuxième difficulté tient à la nature même d’activités telles que la chasse et la pêche : celles-ci ont laissé peu de traces écrites, à l’exception toutefois de procès et mémoires[2], surtout nombreux à partir du XVIe siècle et concernant la possession des droits de pêche et de chasse sur les biens communaux ou sur le territoire des seigneurs laïcs ou ecclésiastiques. Cependant, la relative stabilité des droits d’usage durant tout l’Ancien Régime[3], ainsi que celle des pratiques en matière de chasse et de pêche, autorisent une étude diachronique de ces activités en Pays de Buch.

En Pays de Buch comme partout ailleurs sous l’Ancien Régime, l’interaction entre structures sociales et activités humaines est évidente : dans le cas de la chasse, cela se traduit par l’existence de « défens » ou réserves seigneuriales correspondant souvent au cœur des grands mas­sifs forestiers (ainsi les « montagnes » du Pays de Buch) et où le maître des lieux s’adonne à la chasse au gibier noble (cervidés, sangliers).

Néanmoins, les seigneurs, qu’ils soient fonciers ou justiciers, n’ont pas le monopole de la chasse, et nombre de leurs sujets, souvent légalement, parfois de manière illicite, tendent les rets dans l’espoir de capturer des oiseaux ou des petits mammifères (lapins).

De manière générale, on peut dire que les conditions naturelles du Pays de Buch favorisent les activités halieutiques et cynégétiques : l’eau (mer, palus inondés, étangs et quelques cours d’eau) et l’arbre consti­tuent une énorme réserve pour poissons, oiseaux, cervidés, lapins et autres animaux, ce depuis les époques les plus anciennes semble-t-il : ainsi, au IVe siècle, Ausone nous apprend qu’il possède « un domaine boïen composé de pins, d’un étang ou un marais, de grives et de canards »[4].

L’interpénétration entre l’eau et la terre en Pays de Buch a des conséquences sur les activités des hommes : ainsi, un pêcheur de brochets ou de carpes pouvait en même temps poser des filets afin de capturer les oiseaux de rivière (butors, hérons,…). Ce lien naturel entre chasse et pêche, ou pour mieux dire, entre chasses et pêches, caractéris­tique du Pays de Buch (ne parlait-on pas, à l’époque, de « chasse au poisson »[5] ?) s’oppose au relatif morcellement des droits concernant ces activités : d’où les conflits, auxquels on a déjà fait allusion, entre propriétaires et usagers.

Chasse et pêche constituaient donc des moyens de subsistance pour les gens de l’époque, et ces ressources devaient compenser dans une certaine mesure la pauvreté d’un sol où ne poussaient que des céréales pauvres[6]. Ce cas de figure, attesté dans de nombreuses autres régions[7], est particulièrement évident en ce qui concerne le Pays de Buch.

Par ailleurs, on sait par de nombreux indices que maint produit bougés était acheminé vers l’immense marché bordelais voisin : les poissons évidemment, dont le saumon, l’alose, le brochet[8]

Chasse et pêche sont donc à la source d’une véritable économie dans laquelle le Pays de Buch joue le rôle de fournisseur, en contrepartie des produits dont il manque cruellement (céréales notamment).

En gardant à l’esprit cette double réalité, à la fois économique et sociale, nous tâcherons d’aborder le problème de la chasse et de la pêche en Pays de Buch aux temps anciens à travers trois points :

– droits de chasse et droits de pêche au Moyen Âge en Pays de Buch,

– les pratiques cynégétiques et halieutiques,

– les finalités de la chasse et de la pêche.

DROITS DE CHASSE ET DROITS DE PÊCHE AU MOYEN ÂGE EN PAYS DE BUCH

Le système féodal, auquel le Pays de Buch n’échappe pas, fait des seigneurs fonciers et/ou justiciers les maîtres de l’ensemble des droits pesant sur l’exploitation du sol. Lorsqu’ils ne perçoivent pas directement ces droits, ils en font la concession, à titre précaire ou à perpétuité.

Nous parlerons tour à tour des défens, des concessions seigneuria­les et des droits perçus par le captal de Buch sur la pêche.

Les défens

En théorie, tout seigneur foncier possède le droit de chasser sur tout ou partie du territoire composant sa seigneurie. Généralement, il se contente d’une partie de ce territoire, appelée en Bordelais « bedat » ou « dehes », c’est-à-dire défens et correspondant aux zones les plus giboyeu­ses (forêts, landes notamment). C’est particulièrement le cas dans un Pays de Buch marqué par l’omniprésence des étendues non cultivées et le nombre important de grandes seigneuries (captalat de Buch, baronnie de Lège, seigneuries d’Audenge, de Lamothe, captalat de Certes,…).

Précisément, ces conditions naturelles et seigneuriales font que seuls les seigneurs justiciers que nous venons de citer se voient attribuer le droit de chasse par la documentation existante. Il faut pourtant croire que nombre de petits seigneurs à peu près inconnus de nous devaient aussi posséder un défens, même réduit en superficie.

Il faut dire aussi qu’un grand seigneur comme le captal de Buch tendait à se réserver les meilleures terres. Ainsi, Pierre Amanieu, qui possède peut-être déjà le titre de captal, se plaint au roi-duc, le 23 mai 1293, que le bayle de Saugnac lui conteste la possession de sa lande située dans cette paroisse et contiguë à celle du roi lui-même et de Bernard de Belhade. Suite à cette plainte, le souverain envoie son sénéchal délimiter les landes en question[9]. Cet exemple nous montre que les terres non cultivables et les plus giboyeuses étaient divisées en grands ensembles et attribuées (dans notre cas, probablement par concession ducale) aux grands seigneurs locaux.

Les concessions seigneuriales

Parmi les concessions seigneuriales, il convient de distinguer concessions individuelles et collectives.

Les concessions individuelles consistent généralement en l’affermage, par le seigneur, de tout ou partie de la perception de ses droits. Généralement, le bénéficiaire en est un agent seigneurial pour qui la perception constitue une forme de rémunération. C’est le cas du bayle du chapitre Saint-André, qui perçoit une part du produit de la chasse et de la pêche ainsi que sur les navires naufragés le long du littoral sur tout le territoire composant la baronnie de Lège[10].

Il existe un autre type de concession individuelle, c’est le bail à fief. Par ce contrat, le seigneur concède à un tenancier un emplacement pour la chasse ou la pêche, comme cette « fenetre (espace déboisé) a prendre oiseaux » baillée par le seigneur de Lesparre en 1499[11]. En échange, le tenancier doit acquitter le paiement de redevances, en particulier la dîme, dont le montant s’échelonnait entre l/10e et 1/15e du produit de la chasse et de la pêche[12].

Quant aux concessions collectives, plus nombreuses en Pays de Buch, elles se font au bénéfice de l’ensemble des habitants d’une paroisse, voire d’une seigneurie, et s’appliquent à un ensemble géogra­phique défini. C’est le cas avec l’acte du 10 octobre 1468 par lequel Jean de Foix, captal de Buch, octroie aux habitants des paroisses de La Teste, Gujan et Cazaux le droit, entre autres, de glaner tout le bois qu’il leur sera nécessaire à la fabrication des palets pour la pêche et la chasse aux oiseaux, ainsi que pour la confection des mâts de pinasse. Le droit de chasse s’applique aux seules zones de fosses et de «braux» près des étangs, à l’exclusion de toute partie de la forêt de La Teste[13].

On voit donc que les seigneurs tendaient à se réserver l’essentiel de leurs droits de chasse, dont la concession était généralement individuelle et restreinte.

Les droits de pêche perçus par le captal

Le captal de Buch, en tant que principal seigneur local, disposait d’un arsenal de droits parmi lesquels un certain nombre portent sur la pêche.

Les captaux, en vertu d’une concession qui leur aurait été faite par le roi-duc à une époque ancienne[14], peuvent prendre tout le poisson péché sur le Bassin qui leur sera nécessaire pour leur table. Bien mieux, ils jouissent de quatre autres droits :

– droits de capte : sur le 2e poisson le plus beau de chaque pêche,

– droit de concage : les 2/20es de tout ce qui est chargé sur les vaisseaux étrangers entrant dans le Bassin,

– droit de balisage : 20 sous par navire étranger entrant dans le Bassin,

– droit d’ancrage : 6 sous par semaine et par pinasse allant à la pêche dans le Bassin.

LES ACTIVITÉS CYNÉGÉTIQUES ET HALIEUTIQUES

Il convient de distinguer trois types d’activités : ce que nous appellerions la « petite chasse-pêche », qui est le propre des gens du commun, la chasse seigneuriale et la pêche dans le Bassin.

La «petite chasse-pêche»

Comme nous l’avons dit déjà, la mentalité populaire de l’époque n’opérait pas une distinction tranchée entre chasse et pêche. Du reste, nos habitants du Pays de Buch employaient des techniques équivalentes dans les deux cas : ainsi, l’usage du filet. Baurein[15] nous rapporte un vieil usage bougés qui consiste à s’armer de vieux filets ayant servi à la pêche dans la petite mer (c’est-à-dire dans le Bassin) et attachés à des lattes de pin. Une fois parvenu sur les crassats, on plante le tout. Cette chasse se pratique surtout l’hiver, car c’est à cette époque que les canards sont les plus nombreux. Toutefois, il est très fréquent que des oies sauvages, des hérons ou des sarcelles viennent se prendre dans ces filets.

De manière générale, les petites gens tendent les rets partout où les usages le leur permettent, ainsi dans les grandes étendues de garenne recouvrant la seigneurie d’Andemos, où les lapins sont nombreux[16]. Dans ce cas précis, l’usage de la fourche est aussi attesté, mais pour l’époque médiévale, l’usage de piques semble beaucoup plus plausible.

Autre technique universellement utilisée, le collet. Très simple, requérant un matériel minimal, cette technique a souvent fait l’objet d’abus. Elle nous renvoie au braconnage, auquel nous avons déjà fait allusion. Néanmoins, le collet vise principalement le petit gibier (lapins, écureuils, oiseaux des forêts) de sorte que le préjudice en est limité.

Car l’usage de l’arc ou de toute autre arme de trait par les petites gens paraît à peu près exclu, pour des raisons économiques et de statut social.

La chasse seigneuriale

Les seigneurs locaux, en revanche, s’adonnaient volontiers à la chasse, beaucoup plus par plaisir que par nécessité. Deux techniques avaient leur faveur : la chasse au faucon et la chasse à courre.

La première se pratiquait avec des faucons ou des éperviers, qui rapportaient quantités de hérons, corbeaux, corneilles, canards, lièvres, lapins… Chacun sait que les faucons étaient très nombreux sur le Bassin, surtout dans les dunes aux environs de Lanton, où Edouard III accorde à Maurice Berkeley, par un acte daté du 27 avril 1340, le droit de prendre des faucons[17]. Objet de concession royale, la chasse au faucon était un passe-temps aristocratique par excellence. On les capturait en disposant des serpents et des lézards bien en évidence, comme dans la baronnie de Lège en 1533[18].

La chasse à courre[19] se pratiquait à cheval. Le cavalier, armé d’un arc ou d’une arbalète, suivait le veneur et sa meute de chiens chargée de débusquer la bête rousse (cerf, daim, chevreuil), car les seigneurs dédaignaient la chasse aux petites bêtes, qu’ils laissaient à leurs sujets[20]. Arrivé sur la bête aux abois, le cavalier tentait de les achever à l’arme blanche (lances, pieux, couteaux) adaptée au combat rapproché. Cette pratique, très dangereuse, était auréolée d’un très grand prestige.

La pêche dans la « petite mer »

Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet abondamment traité[21]. Disons simplement qu’elle constituait une activité essentielle en Pays de Buch et que son produit alimentait en grande partie le marché bordelais. Comme dans le cas de la chasse, on distingue une pêche statique et une pêche mobile.

La pêche statique consiste à enfoncer, à marée basse, des palets (« paous » dans le Pays de Buch) aux pieds desquels on accroche un filet. Elle se pratique jusque vers le 15 octobre.

Quant à la pêche mobile, elle se fait soit à pied, par ramassage de fruits de mer (huîtres, moules) à partir de la mi-octobre, soit en bateau. Dans ce dernier cas, on utilisait surtout la pinasse, dont l’existence est signalée au XVe siècle : il s’agit d’une petite embarcation élancée d’environ 12 m de long, légère et pourvue de rames depuis laquelle on tendait ces fameux « filhatz de Buch » cités déjà en 1505[22]. Cette pêche intérieure s’interrompait de novembre à mars, d’une part, parce que le poisson qui y était pêché (royan, rouget, anguille,…) migrait vers la mer et, d’autre part, parce que les pinasses, frêles embarcations, supportaient difficilement les tempêtes hivernales. Durant la mauvaise saison, on se contentait de ramasser les huîtres, tandis que des bateaux plus solides que les pinasses affrontaient l’océan[23].

FINALITÉS DE LA CHASSE ET DE LA PÊCHE

L’autoconsommation

De grands seigneurs tels que le captal de Buch, par le rang qui était le leur, mais aussi du fait d’un train de vie souvent fastueux, avaient une table copieusement garnie de victuailles parmi lesquelles la viande occupait une place de choix. Certes, bécasses, lapins composaient, entre autres, le menu quotidien de Jean III de Grailly (vers 1330-1377), captai de Buch, mais les plus grandes quantités étaient consommées lors des repas organisés par ces grands personnages[24]. Ces festins avaient fréquemment un but, celui d’entretenir les relations, voire de sceller une alliance avec la personne invitée. Il en va ainsi des cadeaux, tels ces six butors et six hérons chassés sur le Bassin et offerts par John de Havering, sénéchal de Guyenne, au pape Clément V, le 8 septembre 1305[25].

En l’absence de documentation, on ignore les quantités consom­mées dans une demeure telle que celle des captaux de Buch. Toutefois, on sait par celle de grands seigneurs comme Henri de Navarre ou Gaston Phébus qu’elles étaient considérables[26]. Comme nous l’avons vu, le poisson consommé chez le captai provient des droits de prise ; par contre, la seule chasse du maître ne suffisait certainement pas : d’où l’achat probable de quantités importantes de viande. À cela venait s’ajouter le produit des redevances versées par les sujets en vertu de droits d’usage, comme ce droit d’« escureigne » perçu par le chapitre Saint-André sur les habitants de Lège et consistant en le paiement d’oiseaux.

Le poisson aussi était consommé à la table des grands seigneurs, pour des raisons religieuses, mais aussi par goût. Car il faut savoir qu’à l’époque médiévale, les poissons, surtout d’eau douce, étaient consom­més sous forme de pâté (de saumon notamment) ou de potages, auxquels on ajoutait force épices.

En ce qui concerne les gens du commun, on dispose de très peu d’information écrite. Ce qui est sûr, c’est que le poisson était très consommé, bien que les pièces les plus appréciées, notamment d’alose, soient vendues à la clie. Pour ce qui est de la viande, la règlementation de la chasse sur les défens et le caractère sommaire des armes détenues par les gens du commun faisaient qu’ils prenaient surtout de petits animaux, notamment le lapin, lequel pullulait dans les marais près de la côte[27].

La chasse, divertissement nobilaire

Nous ne nous étendrons pas sur ce thème, déjà abordé. Nous rappellerons simplement qu’un seigneur local comme Jean III de Grailly, captal de Buch, imitant peut-être en cela son cousin le comte de Foix Gaston Phébus, s’adonnait volontiers aux activités cynégétiques. Jean III pratiquait surtout la chasse au cerf, mais ne dédaignait pas de lancer l’épervier ou le faucon vers des proies moins nobles, telles que le lièvre[28].

La commercialisation

Bien sûr, tous les animaux péchés et chassés sur le Bassin n’étaient pas consommés sur place, d’une part parce qu’ils devaient largement dépasser les besoins locaux, d’autre part parce que certains d’entre eux, et notamment les poissons, avaient une grande valeur marchande.

De cette valeur, on a un certain nombre d’indices, chiffrés ou non.

Premier indice : le prix moyen enregistré à la clie (marché bordelais du poisson) vers 1550  :

  • lamproie : 20 sous,
  • alose fraîche : 10 sous,
  • alose salée : 6 sous,
  • livre d’esturgeon : 10 sous.

Deuxième indice : le montant des taxes prélevées à Bordeaux sur la vente du poisson d’eau douce, au XVIe siècle :

  • sur chaque esturgeon : 1 sol tournoi,
  • sur chaque saumon : 3 deniers tournois

De manière indirecte, on devine l’importance du trafic du poisson à la clie à travers l’organisation interne de l’abbaye Sainte-Croix de Bordeaux vers 1400 : en effet, l’établissement compte alors pas moins d’un poissonnier et un sous-poissonnier, le premier office étant très rémunérateur à l’époque. Le poisson, apporté quotidiennement, y con­currence la viande pour les raisons que l’on devine. Néanmoins, les exigences du carême et de l’abstinence en nourriture camée imposées à ces ecclésiastiques, n’expliquent pas tout. Car, quand on se penche sur les comptes du chapitre Saint-Seurin au XVe siècle, on se rend compte, outre l’importance de la quantité de poisson consommé, de la qualité de ces derniers, notamment les aloses, dont les chanoines semblent friands puisqu’ils en mangent pas moins de 1 500 par an !

CONCLUSION

En conclusion, nous insisterons simplement sur le fait que chasse et pêche constituaient, au moins aux époques anciennes, la « grosse affaire » du Pays de Buch. Cette importance se traduit dans l’organisation politique et sociale : ainsi, les grands seigneurs locaux jouissent de droits importants qui leur permettent soit de se réserver l’usage de certaines activités (comme la chasse dans les défens) soit de prélever une partie non négligeable de leur produit (droits du captal sur la pêche par exemple). Ces droits, inhérents à la féodalité, les seigneurs du Pays de Buch n’en ont certes pas le monopole : néanmoins, les conditions naturelles d’une région peu fertile rendent primordiales les ressources tirées de la chasse et de la pêche. À cet égard, les nombreux produits bougés acheminés vers Bordeaux suggèrent l’existence d’un trafic important avec la capitale du duché.

Pierre-Alain GRECIANO, Mémoire de Guyenne

Extrait des actes du 2e Colloque tenu à Arcachon les 17 et 18 octobre 1992 : « Le littoral gascon et son arrière-pays (Moyen Âge, économie, Arcachon et le bassin) ».

Colloque organisé par la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, avec le concours de la Ville d’Arcachon et du Crédit Lyonnais.

[1] Clémens (J.) Le Bassin d’Arcachon d’après une chronique bordelaise du début du XIIIe siècle, Bull. Soc. Hist. et. Archéol. Arcachon et Pays de Buch, n° 2, juillet 1972, p.7-9.

[2] Notamment les documents cités par A. Rebsomen (AD. Gironde, 4 J 519 et 4 J 520).

[3] Harle (P.) Les padouens du Bordelais. Étude historique. Bordeaux : 1912, p.7.

[4] Cité dans Aufan (R)., Thierry (F), Histoire des produits résineux landais. Arcachon, Société Historique et Archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, 1990, p.10.

[5] B.M. Bordeaux, Fonds Itié, plaidoyer anonyme de 1954.

[6] Mouthon (F.), L’agriculture des pays de Landes à la fin du Moyen Age, Mémoire de Guyenne, n° l, mars 1991, p. 19-29.

[7] Notamment en Picardie : Fossier (R.), La terre et les hommes en Picardie jusqu’à la fin du XlIIe siècle. 2e éd., Amiens, 1987. En Île-de-France : Fourquin (G.), Les campagnes de la région parisienne à la fin du Moyen Âge. Paris, 1964. En Bourbonnais : Germain (R.), Les campagnes bourbonnaises à la fin du Moyen Âge (1370-1530), Clermont-Ferrand, 1988.

[8] Cf. plus bas, 3e partie.

[9] Rôles Gascons, t. III, n° 21124 et 21170. Année 1293.

[10] Lodge, The estâtes of the archbishop and chapter of Saint-André of Bordeaux under english rule. Oxford, 1912, p. 26.

[11] A.D. Gironde, C 3359, p. 21.

[12] Boutruche (R.), La crise d’une société. Seigneurs et paysans en Bordelais pendant la guerre de Cent-ans, Rodez, 1949, p. 63.

[13] Collection des divers titres qui servent de fondement aux usages que les habitants de La Teste, Gujan et Cazeaux, ont le droit d’exercer sur les forêts, landes, braux et bernèdes, renfermant aujourd’hui la commune de Gujan, de La Teste et Cazeaux (éd. M. Seinlary). Bordeaux, Durand imprimeur, s.d., p.18.

[14] Meauldre de Lapouyade (M.), » La Maison de Bordeaux et les premiers captaux de Buch ». Actes de l’Académie Nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, 6e série, t. XI, 1937-1938, p. 77.

[15] Baurein (Abbé J.), Variétés bourdeloises ou Essai historique et critique sur la topographie ancienne et moderne du diocèse de Bordeaux. Bordeaux : VI, 1786, p. 218-220.

[16] A.D. Gironde, C 4177, dénombrement en faveur de Pierre Baleste, seigneur d’Andemos et Ignac. 19 décembre 1634.

[17] Bull. Soc. Hist. et Archéol. Arcachon et Pays de Buch, n° 7,1er trim. 1976, p. 25.

[18] A.D. Gironde, 4 J 519 p. 3-4.

[19] La chasse à courre se pratiquait en Pays de Buch jusqu’à une époque récente : Sargos (J.), « Souvenirs du temps des chasses à courre », Bull. Soc. Hist. et Archéol. Arcachon et Pays de Buch, n° 17, 3e trim. 1978, p. 4.

[20] Delort (R.), « Quels animaux les seigneurs chassaient-ils dans les forêts à la fin du Moyen Âge ? », Actes du Colloque « Le Château, la chasse et la forêt », Les Cahiers de Commarque, 1990, p. 163-171.

[21] Notamment Ragot (Jacques), Les pêcheurs du Bassin d’Arcachon au temps des chaloupes. La Teste, 1983, p. 41 sq.

[22] Bernard (J.), « Les anciennes pêcheries de la Garonne en Bordelais et en Bazadais (1440-1540) », Rev. Hist. Bordeaux, t. X nouvelle série, 1961, p.12. Ragot (J.), Les pêcheurs du Bassin d’Arcachon…(op.cit.).

[23] Allègre (D.), De la pêche dans le Bassin et sur les côtes d’Arcachon. Moyens de la pratiquer sans danger et avec profit. Bordeaux, 1836, p. 4 sq. Ragot (J.), Les pêcheurs du Bassin ci Arcachon… (op.cit.).

[24] A.D. Gironde, 4 J 519 p. l.

[25] A.D. Gironde, 4 J 519 p. 2.

[26] Tachouzin (P.), « Henry de Navarre à Nérac. Les marches du trône », Nérac, Amis du Vieux Nérac, 1989, p. 78) cite, entre autres, 12 alouettes, 8 perdrix, 5 bécasses et 8 pâtés de chevreuil consommés à la cour de Nérac pour la seule journée du 7 septembre 1583.

[27] A.D. Gironde, C 4177, dénombrement en faveur de Pierre Baleste, seigneur d’Andemos et Ignac. 19 décembre 1634.

[28] A.D. Gironde, 4J519 p. l.

La création des salines du Bassin d’Arcachon au XVIIIe siècle

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La création des salines du Bassin d’Arcachon au XVIIIe siècle

De 1768 à 1772, la plus grande partie des côtes des paroisses d’Audenge, Biganos et Lanton, couverte jusqu’alors de prés salés, de terres inondables et marécageuses, fut endiguée et aménagée en marais salants. Ces gigantesques travaux de ter­rassement allaient mobiliser une main-d’œuvre de plusieurs milliers de terrassiers, entraîner un afflux de population sédentaire nouvelle et principalement celui des sauniers charentais. Un nouveau village allait naître à Audenge, formant le centre actuel de cette commune.

Cette création fut à peu près conforme aux objectifs de son promoteur, le marquis de Civrac, seigneur du lieu. Elle allait engloutir des sommes énormes, de l’ordre de 60 à 80 millions de nos francs. Le volume de la production suscepti­ble de couvrir tous les besoins de la province fut, semble-t-il, satisfaisant. Cependant, le calcul de la rentabilité des investissements avait été établi avec l’espoir que le roi accorderait et maintiendrait l’exonération des très lourdes taxes pesant sur le sel. Cet espoir d’autofinancement fut déçu dès le lendemain de la création des salines. L’arrêt du conseil du Roi de 1773 reportant l’arrêt d’exonération pris cinq ans plus tôt, fut un arrêt de mort. Dès ce moment, Civrac et les autres promoteurs qui s’étaient intéressés à la création des salines cherchèrent en vain à se dégager de l’opération. Plusieurs furent entraînés à la faillite. Les marais salants de Certes, comme on disait alors, furent progressivement reconvertis en réservoirs à poisson. Celle reconversion commencée en 1780 se prolongea un siècle. Vers 1880, les salines créées par le marquis de Civrac avaient disparu.

Le Bassin d’Arcachon est l’estuaire, jadis largement ouvert sur l’Océan de la rivière Eyre, dont le delta est formé de nombreuses îles et îlots d’argile quaternaire. La côte sud jusqu’à Arcachon, ainsi que la côte est jusqu’à Cassy, dans la commune de Lanton, sont également couvertes de semblables sédiments. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, ces côtes sud est étaient donc des étendues plates, inondées à chaque marée, couvertes d’une végétation aquatique d’herbes et de joncs, parcourues par un réseau de petits canaux appelés esteys : c’étaient les prés salés. L’estuaire des petits ruisseaux issus de la lande servaient de ports aux villages voisins. Sur la côte est, les côtes des villages de Biganos, Audenge, Certes et Lanton furent aménagés en marais salants, ainsi que l’île de Malprat, la plus importante du delta.

Aucun texte précis ne permet de localiser sur ces côtes la présence de salines avant le Moyen Âge, et à plus forte raison, avant la colonisation romaine. Cependant, on peut trouver dans les fonds d’archives plusieurs documents qui font allusion à des marais salants sur les côtes du Bassin au XVIIe siècle, sinon à des périodes antérieures. En 1642, Catherine Damanieu, dame d’Audenge, concéda à un certain Bondeau, de Salles, une partie des côtes de sa seigneurie afin d’y aménager dix livres de marais salants. Quelques années plus tard, le 21 mai 1659, son frère, Pierre Damanieu de Ruat établissait le dénom­brement de sa seigneurie d’Audenge et déclarait : « Il y avait autrefois des marais salants sur les prés salés d’Audenge »[1]. Manifestement, ces anciens marais étaient très antérieurs au projet de 1642. En 1660, Jeanne de Mesplet, veuve de Pierre Baleste, seigneur d’Andernos, était en conflit avec le syndic de l’ordre des Feuillants, curé de la paroisse, au sujet de la dîme d’anciennes salines qu’elle venait de faire remettre en état[2]. Le 23 septembre 1705, Duboscq, notaire de Lanton, établissait un acte de vente pour une pièce de terre de deux tiers de journal au lieu appelé « les salines », et « confrontant au Midi aux salines et vacants du seigneur de Certes… » Enfin, en 1755 et 1759 lors des premières études préalables à la créa­tion des marais de Branne, sur les côtes de Certes, on reconnut des vestiges d’anciennes salines abandonnées[3]. Ainsi, le déve­loppement de la production de sel dans le delta de l’Eyre au XVIIIe siècle ne serait que la reprise d’une activité beaucoup plus ancienne, abandonnée mais jamais oubliée.

Propriété et statut juridique des côtes

La création des salines fut possible parce que le statut juri­dique du sol ne posait aucun problème de propriété et de droit d’usage. Dans notre province de Guyenne plus spécialement, les landes de bruyère d’une part, les côtes et les prés salés d’autre part, furent toujours la propriété de fait et de droit des seigneurs fonciers et hauts justiciers. C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle la côte sud du Bassin appartenait à François Alain Amanieu de Ruat, Captal de Buch. Mais ce captal ne s’intéressa pas à l’aménagement des prés salés. La côte est, celle de Biganos, Audenge, Lanton, appartenait à un seul pro­priétaire, le seigneur Captal de Certes, François Eymeric de Durfort, marquis de Civrac, un personnage hors du commun. En contact avec les idées d’avant-garde de l’époque, Fran­çois de Durfort fut séduit par les idées physiocratiques. Très grands propriétaires fonciers en Guyenne et en Saintonge, les Durfort de Civrac possédaient ainsi les 120 000 hectares de la seigneurie de Certes qui couvrait huit paroisses. Dès avant la mort de son père en 1757, François de Durfort envisagea non seulement la création des salines, mais aussi la construction de fourneaux pour le traitement des pierres ferru­gineuses de la lande. Il eut enfin l’idée de faire cultiver des huîtres vertes dans le Bassin !…

Zones aménagéesQuestions techniques.

Mais faut-il maintenant préciser et définir quelques ques­tions techniques. Du nord au sud de la côte de la seigneurie, cinq zones allaient être aménagées (voir la carte de ces zones ci-jointe)[4]. Précisons leur localisation et les noms des aristo­crates qui en furent les concessionnaires. La zone de Lanton, se terminant au nord à l’actuel port Cassy et au sud à la limite d’Audenge, fut concédée au sieur Langouran, de Bordeaux. Puis les côtes du village de Certes, dans la paroisse d’Audenge, furent divisées en trois zones : au nord, l’actuelle pointe de Branne, créée par le rattachement des îles de Branne et de Groc à la presqu’île resta toujours propriété Civrac ; la zone comprise entre la pointe et la terre ferme fut concédée à Cyrille Guesnon de Bonneuil, de Paris (ces deux zones sont séparées de la suivante par le canal artificiel de Certes) ; la troisième zone de Certes est le « Graveyron », presqu’île située entre, le canal de Certes et le port d’Audenge, et qui fut concé­dée au marquis des Lacs d’Arcambal. Le Graveyron fut endi­gué mais ne fut pas aménagé en marais salants. La quatrième zone des salines est celle des côtes de la seigneurie d’Audenge, entre le port et la limite de Biganos. Elle fut concédée au comte Pierre de Pardaillan. Au-delà, la côte de Biganos devint aussi propriété de Pardaillan, mais ne fut pas endiguée. La cinquième zone est celle des îles du delta de l’eyre. Malprat fut concédée à d’Arcambal. Les surfaces concédées à MM. d’Arcambal, Bonneuil, Pardaillan, Langouran, couvraient 1 640 journaux. La zone de Branne conservée par Civrac couvrait 549 journaux[5].

La technique d’aménagement consistait à isoler de la mer les terrains destinés aux salines. Chaque zone définie ci-dessus fut donc en totalité ceinturée par des digues plus hautes que les marées d’équinoxe les plus fortes. Les endiguements étaient établis non seulement en front de mer, mais aussi à la limite des terres fermes, afin de détourner les ruisseaux sur les seuls ports de Certes et Audenge. C’est ainsi que fut ouvert le nou­veau canal de Certes. A l’intérieur de ces cinq ensembles, tout un réseau hydraulique de diguettes, de bassins de décantation et de bassins d’évaporation fut créé. Il communiquait avec la mer par des écluses alors en bois.

On retiendra enfin la signification du terme « livre de marais ». Il désigne une unité d’exploitation autonome. C’est une unité de production isolée, indépendante de ses voisines. On voulut, au départ, créer 550 livres de marais ; ce chiffre fut ramené à 531 et on en exploita seulement 507 en raison de la présence de sources, à Branne notamment. Chaque livre cou­vre une surface d’environ 1 à 1,2 ha, en y comprenant les par­ties hautes appelées bosses. La livre est formée de deux bassins de décantation et de vingt bassins d’évaporation, appelés car­reaux ou aires. Dans notre région, les aires étaient des carrés de 18 pieds de côté (environ 5 mètres), soit un peu plus qu’en Saintonge. Le sel récolté dans les aires était empilé sur les bosses en attendant d’être évacué et vendu. La saunaison allait de mai à septembre.

Situation des salines

Salines0011.Bourg et église de Lanton.

2.Bourg de Certes.

3.Bourg et église d’Audenge.

4.Abbaye de Comprian.

5.Bourg et église de Biganos.

6.Bourg et église du Teich.

7.Castera du château féodal de Certes.

8.Buttes doubles du château carolingien d’Audenge.

I.Salines de Lanton, à Langouran.

II.Salines de la pointe de Branne, à Civrac.

III.Salines de Branne, à Guesnon-de-BonneuiL

IV.Le graveyron, à Certes, à d’Arcambal.

V.Salines d’Audenge, à Pardaillan.

V.Salines de Malprat, à Biganos, à d’Arcambal.

Trait plein. Grands endiguements.

Trait discontinu. Digues intérieures.

Parties hachurées. Salines entièrement aménagées.

Les travaux.

Dès 1755, François de Durfort consulta Jean Fort, expert juré en sel de Brouage, qui établit un devis pour la construction de 15 livres de salines seulement, sur la base de 650 livres tour­nois par livre de marais, plus le prix des écluses[6]. Le vieux marquis Eymeric de Durfort de Civrac était toujours vivant, l’affaire fut différée. En 1759, reprise du projet. L’intendant de la province fut consulté et ne fit aucune difficulté. En 1761, François de Durfort, devenu seigneur de Certes, vendit à bail à cens 240 000 arpents de terres incultes à une Société Moriencourt, Vallet de Savignac, le grand négociant en sel de Brouage, et Chaulce de Chazelle. La création des salines était prévue[7]. Cette société fit faillite. Civrac reprit sa terre et la concéda à nouveau à une autre société, Both et Clonard, qui fit aussi faillite.

Entre temps, les premiers travaux commencèrent à Branne. Le premier saunier arriva de Saint-Georges-d’Oléron en 1764. D’autres suivirent jusqu’en 1767[8]. Les îles de Branne et de Groc furent rattachées à la presqu’île. Un canal artificiel, long de 1,5 km fut ouvert entre le Graveyron et Branne. Il obturait l’ancien port de Certes et le remplaçait. Le vieux château féodal édifié sur une butte, à l’extrémité du canal, fut démoli. En 1768, une surface de 250 livres était déjà aménagée (arrêt du conseil du Roi de 1768). Alors le marquis de Civrac chercha des partenaires désireux de participer à son œuvre. Il vendit ainsi, de 1768 à 1772, la totalité des côtes et des prés salés, en se réservant la pointe de Branne[9]. Ces ventes étaient des baux à cens comportant un droit d’agrière du onzième du sel pro­duit. Les grands travaux s’accélérèrent et furent exécutés de 1768 à 1773.

Il s’agissait d’endiguer au total une trentaine de kilomètres de côte et de « renfermer » environ 2 200 journaux de prés salés. Les digues, en front de mer, mesuraient 48 pieds à la base, 8 en plate-forme, 8 en hauteur, à Branne. À Malprat, leur largeur atteignait 60 pieds. Un volume de terres argileuses de un à deux millions de m3 fut déplacé[10]. Ces endiguements permettaient la création de 1 200 livres de marais. En fait, on n’en créa que 531. Les travaux furent exécutés en continu et plus particuliè­rement en hiver. Placés sous l’autorité de l’ingénieur topogra­phe Claveau et de l’ingénieur Sellier, de Brouage, ils étaient confiés à des entrepreneurs de terrassements qui fournissaient la main-d’œuvre. L’effectif des brassiers était de l’ordre de 300 et le recrutement fut difficile. On sollicita l’intendant pour faire battre la caisse dans tout le ressort de la sénéchaussée[11]. D’après l’état civil de Biganos, on note la présence d’un contin­gent important de terrassiers limousins à Malprat. Cette main-d’œuvre était, semble-t-il, logée et nourrie. Pour remplacer le château féodal, Civrac fit construire une vaste maison sei­gneuriale, à l’emplacement de l’actuel château de Certes. II fit également construire, entre Certes et Audenge, une boulangerie, neuf maisons doubles afin d’y loger 18 familles de sauniers. Ainsi, le nouvel Audenge se créa. Les autres promoteurs suivi­rent l’exemple de Civrac et construisirent aussi des maisons à Comprian en particulier. Le bilan des travaux est le suivant[12] :

Propriétaires

Programme

primitif

Nombre de livres

en 1774

Nombre

d’écluses

Civrac, à Branne

263 livres

260

10

Bonneuil, à Branne

51

40

3

Langouran, à Lanton

22

19

2

d’Arcambal, à Biganos

130

130

3

Pardaillan, à Audenge

60

85

3

Totaux

531

507

 

Financements et emprunts

Le prix de revient des marais salants fut évalué autour de1 000 livres tournois par livre, incidence du coût des digues incluse. En 1779, on parlait de 650 livres pour créer de nou­velles salines et on retrouve le chiffre de Jean Fort de 1755. Au total, il est raisonnable d’estimer le montant des investisse­ments autour de 700 000 livres, soit 70 millions de francs actuels. Nous ignorons comment les concessionnaires de Civrac purent financer les travaux. Concernant Civrac, les données sont plus claires. Quelle était donc l’importance de son patrimoine ?

En 1758, la succession immobilière de son père était évaluée à 980 000 livres[13]. En 1765, à l’occasion d’un emprunt, François de Durfort valorisait son patrimoine à près de deux millions de livres, outre les biens de la marquise, provenant de son père, le duc d’Antin, évalués 800 000 livres. Manifestement, le mar­quis de Civrac était en mesure de financer les travaux de Cer­tes en vendant deux ou trois de ses fiefs. Il n’en fit rien et nous avons là la preuve qu’il crut toujours possible d’autofinancer les travaux par le produit des ventes de sel ainsi qu’on va le voir.

C’est pourquoi, toutes les opérations financières qu’il monta devaient prendre un caractère de relais. Ces relais financiers, il les trouva de trois façons. En premier lieu, il lança quelques emprunts importants auprès d’aristocrates tel que Michel de Pomeru, président au Parlement de Rouen, qui, en 1765, prêta 100 000 livres en rente perpétuelle à 6 % (Bronod, notaire de Paris). En second lieu, il sollicita systématiquement les conces­sionnaires. Les prêts consentis représentaient une sorte de contre-partie à la concession. L’abbé de Lustrat, premier concessionnaire de Malprat, avança 200 000 livres qu’il dut emprunter à son tour. Il calcula mal son opération et fut mis en faillite[14]. Catherine Guesnon de Bonneuil prêta 60 000 livres, Langouran 138 000 et Jean-Jacques Bacon de la Chevalerie 76 000. En dernier lieu, Civrac suspendit ses paiements à ses fournisseurs du Pays de Buch et aussi de Paris[15]. Les construc­teurs de marais, du château, des maisons de sauniers ne furent pas payés. Une fabuleuse note de 17 500 livres pour la fourniture du pain resta également impayée. Civrac se trouva en faillite.

Production et revenus globaux.

En 1779, la situation était devenue si difficile pour les pro­priétaires, qu’ils envisagèrent de vendre les salines au roi. Le dossier établi en cette circonstance nous éclaire sur l’impor­tance de la production. Mais, compte tenu de la destination du dossier, faut-il prendre les chiffres produits avec des réserves[16]. L’importance des exploitations, soit 507 livres, vérifiée par des recoupements, est exacte. Le rendement en sel était évalué par livre de marais entre 40 et 45 boisseaux de 80 litres chacun. La livre de marais produisait donc 3 200 litres de sel, soit environ 3 tonnes. Sur ces bases, la production totale s’élevait à 507 X 40, soit 20 280 boisseaux ou environ 18 000 quintaux ou 1 800 tonnes. Le sel était vendu trois livres le boisseau, pris sur les bosses. Le chiffre d’affaire annuel s’élevait ainsi à 3 X 20 280, soit 60 840 livres, de l’ordre de 6 millions de nos francs. Ce chiffre d’affaire se répartissait ainsi : trois-quarts pour les pro­priétaires, soit 45 630 livres ; un quart pour les sauniers, soit 15 210 livres, soit environ 240 à 250 livres pour chacune des 62 familles de sauniers.

Or, le sel était vendu par quantité d’une « pipe » qui cubait 7,43 boisseaux. Lorsqu’elle était vendue dans la sénéchaussée, la pipe supportait des droits qui s’élevaient à 54 livres et des frais de transport de 1 livre 16 sols. Le prix de revient du bois­seau s’élevait ainsi à environ 11 livres, dont 7,3 livres de droit. Au détail, le boisseau coûtait 14 à 15 livres. D’autre part, les faux sauniers achetaient le sel 6 livres le boisseau au lieu de 3. Il leur restait une belle marge… À la limite, dans le cas où tous les sels auraient été vendus dans la sénéchaussée, le volume des droits atteignait 7,3 X 20 000 = 146 000 livres, soit près de 15 millions annuels de nos francs. C’est pourquoi l’exonération des droits sur le sel, même partielle, représentait un facteur décisif de la rentabilité des salines.

Rentabilité des investissements. Un pari perdu.

Nous nous bornerons, pour simplifier, à faire le calcul global de la rentabilité des investissements et non le calcul pour cha­que propriétaire. On a vu que le montant des ventes pouvait s’élever annuellement pour les propriétaires à 45 000 livres. On avait estimé le coût des réparations aux écluses, ainsi que l’entretien, à 10 000 livres. Il restait donc 35 000 livres pour couvrir les frais financiers et les bénéfices. Sans charge finan­cière, sans emprunt, la rentabilité était très satisfaisante entre 5 et 6 %. Or, les capitaux furent tous empruntés au taux de l’époque de 6 %. La charge des intérêts s’élevait ainsi à 36 000 livres par an. Il ne restait donc plus rien pour couvrir l’amor­tissement. Qui plus est, toute chute des cours, tout accident cli­matique, était catastrophique. En conclusion, la création des salines, conçue ainsi qu’elle le fut avec un financement exté­rieur et absence de fonds propres, était vouée à l’échec.

Civrac et ses amis avaient bien vu la question. C’est pour­quoi ils avaient imaginé de financer l’amortissement des emprunts grâce aux bénéfices procurés par l’exonération fiscale.

Péripéties administratives et fiscales

Les sels de Certes, produits dans des terres nouvellement mises en exploitation, n’étaient pas soumis à la dîme conformé­ment au droit commun de l’époque[17]. Par contre, la question des droits spécifiques posait un problème énorme susceptible de mettre en jeu l’existence même des salines. De 1768 à 1779, Civrac et ses partenaires se trouvèrent en conflit permanent avec les fermiers généraux, puis avec les propriétaires charentais en tête desquels se plaçait le maréchal duc de Richelieu, principal intéressé. Plusieurs procès s’ouvrirent au Conseil d’État.

Selon l’arrêt du Conseil du 22 décembre 1761 autorisant la création des salines, les sels de Certes ne devaient payer que des droits identiques à ceux payés pour les sels du Médoc. Par un arrêt contradictoire du 20 septembre 1768[18], suivi de lettres patentes, Civrac obtenait l’exonération pour les sels destinés au commerce maritime soit national soit étranger. Et c’était là son souci principal. L’arrêt accordait aussi l’exonération pour les ventes dans le plat pays de la sénéchaussée, ce qui excluait Bordeaux, Libourne Blaye et Bourg. D’après la requête de Civrac, cette seconde question était sans importance vu la modicité de ce marché intérieur. La Cour des Aydes de Bor­deaux confirma par son propre arrêt du 18 janvier 1772[19].

Or, le marché du sel était en pleine évolution. L’exportation était difficile ; seul le marché de la sénéchaussée restait possi­ble. L’exonération à laquelle Civrac n’avait pas accordé d’inté­rêt en 1768 devenait une nécessité. Le duc de Richelieu appuyant les syndics des propriétaires charentais et l’adjudi­cataire des fermes reprit l’affaire devant le Conseil d’État. Il affirmait que le Trésor Public avait déjà perdu un million de livres de droits ; il exagérait sans doute pour les besoins de la cause. Il demandait soit la suppression du privilège de l’exoné­ration, soit une disposition identique pour les sels charentais. Un arrêt du 7 septembre 1773 supprima le privilège de 1768 et maintint seulement l’exonération des droits pour la vente au commerce maritime[20]. En 1779, le marquis d’Arcambal fit une dernière tentative en rappelant « les travaux prodigieux et dépenses inconcevables qui avaient été engagés ». Il rappelait aussi que seul le bénéfice de l’exonération avait été le motif décisif de la création des salines. Il fut débouté[21].

C’est donc la conjonction d’une évolution très défavorable du marché du sel et la suppression des exemptions pour les ventes destinées à la sénéchaussée qui mirent en difficulté la rentabilité des salines et en fin de compte provoquèrent leur ruine.

La faillite

Lorsqu’il mourut, fin décembre 1773, Civrac était déjà en état de cessation de paiement. Le roi confia le règlement de la faillite à une commission extraordinaire du Conseil[22]. Le patrimoine de Durfort fut mis en vente et son cousin, le duc de Civrac, racheta à peu près tous les biens, sauf Certes, invendable. D’Arcambal était aussi en faillite lors de son décès en 1789. Cependant, les deux autres propriétaires surmontèrent leurs difficultés financières. On peut, alors, penser à une autre cause de la faillite. Il apparait en effet, que le train de vie princier que Civrac menait à Versailles, ainsi que sa passion du jeu avaient été la seconde cause décisive de la ruine.

En 1779, les propriétaires firent une tentative de vente des salines au roi. Le projet n’était pas rentable. Il échoua. En 1788, dans une note établie pour un acquéreur éventuel, on disait : « Je ne conseille à personne de se charger d’une aussi grande quantité de marais sans qu’on ait au préalable obtenu la franchise des droits. Je serais d’avis d’en abandonner la plus grande partie. Il serait plus à propos de les métamorphoser en réservoirs à poissons »[23]. Ces vues étaient prophétiques. Déjà, en effet, la pisciculture se développait et allait remplacer la production du sel.

Commercialisation du sel

Les sels de Certes concurrencèrent ceux de Brouage, mais les tonnages commercialisés étaient sans commune mesure dans la proportion sans doute du nombre de livres de marais exploi­tés, soit en gros, dans le rapport de 500 à 20 000. Si les sels de Lanton étaient d’une belle qualité blanche comparable à celle d’Oléron, ceux de Branne et d’Audenge tiraient sur le gris et le roux et ceux de Malprat étaient encore moins beaux. Tout cela en raison de la nature des sols, de la plus ou moins grande proximité du delta et de l’importance des dépôts marins. Cepen­dant, tous ces sels étaient également aptes à assurer la conser­vation des viandes[24].

Jusqu’à la fin du siècle, la commercialisation fut assurée exclusivement par les propriétaires. Ils se réservaient le mono­pole de la vente. Les sauniers devaient céder leur propre part au prix conventionnel de 3 livres le boisseau pris sur bosse. Cependant, cette garantie de prix dissimule mal l’instabilité du marché. Faute de documents locaux, nous nous référerons sur ce point à l’étude de Delafosse et Laveau sur les sels de Brouage. Il apparaît en effet que la période de création des salines de Certes correspondit à une phase de prix très élevés. En 1765, le cours des sels monta brusquement ; en 1770, les prix avaient doublé, puis ils diminuèrent jusqu’en 1775 pour revenir à leur niveau primitif. De toute évidence, Civrac, dans cette situation de 1765-70, avait trouvé un puissant argument pour convaincre ses partenaires.

En 1780, le marché des sels de Certes devenait difficile. Les propriétaires cherchaient un débouché stable et sérieux. Des contacts furent pris avec une « Compagnie de Prusse » qui possédait le monopole de la fourniture du sel à la Pologne. On consentit une décote de 40 %, soit un prix de vente de 36 sous au lieu de 60. L’affaire ne se fit pas. Cette chute des cours est identique à celle constatée cette année-là à Brouage.

En 1783, la seigneurie était mise en vente. Des affiches furent imprimées. On y lisait que le revenu des 262 livres de marais s’élevait à 9 350 livres. Nous pensons que ces indications sont exactes et crédibles. Sur cette base, la livre de saline rap­portait donc 35,7 livres tournois. On a vu ci-dessus que vers 1770, la livre de marais devait rapporter net 70 livres (35 000 livres pour 500 livres de marais). Ainsi, le revenu de cette année 1783 n’était plus que la moitié de ce qui avait été prévu à l’origine.

Au début de la Révolution, une reprise se dessina. En 1790, on trouve la référence à une vente de 190 pipes à 3 livres. En 1795 autre vente de 600 boisseaux encore à 3 livres[25]. Et en 1799, Jean Hervé, saunier, s’engageait à céder son sel, toujours sur cette base de 3 livres[26]. Puis, le marché se dégrada et les sauniers devinrent libres de commercialiser.

La clientèle des négociants de sel ne se trouvait pas à Audenge. Les marchands du lieu étaient de très petites gens ; ils ne négociaient pas le sel. Les clients étaient les commerçants de La Teste d’abord, mais aussi de Bordeaux, de Bayonne et même de Saint-Gaudens. La Teste était un centre de stockage. Après la Révolution, et compte tenu de l’évolution du marché, quelques tonnages furent stockés au château de Certes (inven­taire du Domaine en 1843).

L’évacuation des sels avait lieu exclusivement par mer. L’acheminement sur Bordeaux, par les chemins sablonneux qui traversaient la lande, eut été beaucoup trop onéreux sinon impossible. Le nouveau canal de Certes était alors un port actif. Les barques se rangeaient à quai le long des digues des ports de Certes et Audenge, et enlevaient des sacs de un bois­seau chacun. Plus tard, on établit un chemin de halage sur la digue du canal de Certes. Toutes ces activités portuaires, ainsi que les activités douanières qui les encadraient disparurent progressivement, comme la production du sel dans la seconde moitié du 19e siècle.

Les sauniers

La construction des salines, les terrassements des digues avaient amené une importante main-d’œuvre qui ne se fixa pas dans le pays. L’exploitation des salines allait, par contre, exiger une main-d’œuvre stable et spécialisée[27] [28]. Or, les quatre villages de Lanton, Certes, Audenge et Biganos, comp­taient à peine 200 feux au total. Aucun homme actif n’était dis­ponible et surtout n’était qualifié pour la culture du sel. Les ingénieurs charentais qui avaient construit les salines firent venir de Saintonge des jeunes gens célibataires qui acceptèrent de quitter leur famille et de se fixer en Pays de Buch pour une durée de 20 ans au moins. En 1765, le premier saunier arriva de Saint-Georges-d’Oléron. D’autres suivirent, encore de Saint-Georges en 1767 et plus tard de Brouage, de Marennes et d’autres lieux des Charentes, de Soulac même. L’effectif maximum attei­gnit 62 : 32 chez Civrac, 5 chez Bonneuil, et 5 chez Pardaillan, soit 42 pour la seule paroisse d’Audenge ; 14 chez d’Arcambal, à Malprat et enfin 5 chez Langouran, à Lanton. Ainsi, la main-d’œuvre active d’Audenge augmentait de 40 % en quatre ans. En outre, plusieurs artisans, marchands et chirurgiens s’instal­lèrent.

Des questions d’ordre sociologique se posèrent. Ces jeunes Saintongeais venaient du pays gavache. Ils ne comprenaient pas la langue du pays. L’adaptation fut lente et mal aisée. Civrac prit des mesures que nous appellerons sociales. Il dota de 300 livres les jeunes gens qui se marièrent à peu près tous sur place, mais en général pas avec des filles du pays. À l’exception des garçons de Soulac qui s’établirent dans le vieux village de Certes, les sauniers vécurent en ségrégation dans le nouveau village des Places. Leur intégration ne devint effective que deux ou trois générations plus tard. Jouannet dit, en 1837, « les sauniers sont une race étrangère… ». « On les reconnaît à leur français corrompu, à leur taille plus élevée…, etc… ». À l’exeption de deux ou trois, les gens du pays ne voulurent pas se consacrer aux salines jusqu’à la Révolution.

Le statut du saunier était mixte[29]. Il était à la fois celui du fermier et celui du métayer. Chaque saunier cultivait en effet huit livres de marais en moyenne et même 10 et 11 livres ; sa femme l’aidait. La livre de marais produisait 40 à 50 bois­seaux de sel en bonne saison. La part du saunier de Certes n’était que d’un quart, contre un tiers à Brouage. Le revenu annuel pouvait théoriquement atteindre 240 livres. Mais, pro­bablement, le revenu moyen ne devait pas dépasser 200 livres par an. Il serait en tout cas comparable aux revenus des famil­les paysannes. En outre, le saunier pouvait cultiver les bosses selon la forme traditionnelle du fermage, comprenant un loyer fixe. C’est ainsi que l’An VII, Jean Hervé cultivait à la fois huit livres de marais et six journaux de bosses, soit deux hectares, et le loyer de ses six journaux était payé en nature : blé, froment, panier de sel, paires de poulets, fèves, gesses, ail et échalote. À son décès, sa veuve prit un permis de chasse moyennant la fourniture de quatre canards, douze pieds-rouges et trente-six alouettes… Enfin, le saunier devait assurer l’entretien des digues plantées en tamarins. Il devait construire sa cabane dans le marais avec le bois fourni par le propriétaire. Or, dès 1772, la pêche, dans les bassins des salines, était affermée à des poissonniers, tant à Branne que dans les autres centres, pendant la mauvaise saison. Le saunier devait, en conséquence, s’interdire la pêche dans les salines et devait aussi coordonner, avec le poissonnier, la manœuvre des écluses. Dans l’ensemble, malgré la double ressource du sel et de la culture, le niveau de vie des premiers sauniers resta médiocre. On ne trouve, par exemple, aucune acquisition immobilière de leur part. La situation s’amé­liora à la Révolution lorsque le métayage passa du quart à la moitié.

En 1800, le nouveau propriétaire du domaine de Certes, le danseur Jean Bercher Dauberval, vendit les 18 maisons des sauniers à leurs occupants[30]. Les ventes furent consenties à rente perpétuelle, le modeste prix de 300 francs par maison représentait une année et demie de ressources. C’était encore beaucoup. En 1815, cinq maisons seulement étaient payées. Les règlements s’échelonnèrent pendant 50 ans. Ces maisons de bois et torchis disparurent progressivement au cours du XIXe siè­cle. L’exemple de Jean Hervé, premier saunier arrivé à Audenge, est caractéristique de la pression sociologique subie par les sauniers charentais. Cet « estrangey » était né à Saint-Georges-d’Oléron ; il épousa une fille du Porge et son fils épousa une fille de saunier venu de Soulac. Son nom même fut adapté aux normes de la linguistique gasconne et le second Hervé devint Herbet.

Produits accessoires et début de la pisciculture

En même temps que les salines étaient créées, de vastes étendues de terres nouvelles allaient être mises en culture. Le sol des digues et des bosses était en effet constitué d’argiles marines dont la fertilité était totalement différente des maigres sables des landes. On a vu que ces digues furent couvertes d’herbes. Elles furent affermées pour la production du foin. On trouve ainsi que le 19 mars 1793[31], les digues de Branne étaient affermées à Masson pour 200 livres par an. Le 24 février 1795, elles étaient à nouveau affermées, mais à 250 livres. Tou­tefois, après la fenaison, les sauniers pouvaient amener les chevaux au pâturage sur les digues. Cet appoint de ressources disparut rapidement. D’ailleurs, la question de la protection des digues se posa. Le gazon ne formait pas un obstacle suffisant contre la dégradation provoquée par le flot. Les digues furent revêtues d’une couverture de bruyères, côté mer ; et cette tech­nique est toujours utilisée. Plus importante était la culture des bosses. Cette culture était réservée en priorité aux sauniers, et elle vit se développer le blé froment, jusqu’alors on ne connais­sait guère que le blé noir. D’autres cultures vivrières se déve­loppèrent.

Enfin, la dernière ressource accessoire qui allait devenir la principale, puis la seule, fut la pêche. L’exploitation des marais salants pour la pêche remonte à l’origine de la création des salines et tous les propriétaires sans exception utilisèrent les marais à cet effet. À Branne, chez Civrac, on trouve ainsi que le 2 octobre 1772, Giron Darteyre, marchand de poissons de Certes, afferma la pêche dans les marais jusqu’à Pâques, c’est-à-dire jusqu’au début de la saunaison[32]. Son fermage lui coûtait 420 livres. Après lui, Pierre Hazera, autre marchand de poissons, afferma la pêche pendant plus de 20 ans. Pour son premier bail du 26 janvier 1782, il payait 350 livres, ce chiffre passa à 800, puis à 1 200 livres en 1789[33]. En 1822, ce fermage s’élevait à 2 600 livres. Encore à Branne, chez Guesnon de Bonneuil, la pêche était affermée le 10 mars 1786 et à nou­veau en l’an XII et en 1811[34] à Gassian, autre poissonnier d’Audenge. A Malprat[35], d’Arcambal faisait affermer, dès le 7 octobre 1782 pour 9 ans, à un certain Antoine Faure, saunier, qui s’associa à un poissonnier de La Teste. Quant au Gravey­ron, on a vu qu’il n’y eut jamais de salines[36]. Mais, en 1787, d’Arcambal fit empoissonner en carrelets, soles, sardines, loubines et daurades[37]. La pêche y fut également affermée en l’an VII.

Il faut bien préciser ce qu’était la pêche en ces débuts. Le poisson amené par le flot pénétrait dans les marais par les écluses et poursuivait sa croissance dans les bassins et réser­voirs jusqu’à la période de pêche qui s’étalait pendant les mois de mauvaise saison. Dans une seconde phase, les marais salants furent reconvertis en réservoirs après avoir été approfondis de 50 à 60 centimètres. Alors, une véritable pisciculture se déve­loppa.

Disparition et reconversion

On a vu que la création des salines reposait sur trois fac­teurs : les idées physiocratiques de l’époque qui avaient séduit François Eymeric de Civrac, l’envolée des cours du sel de 1764 à 1770 et enfin l’espoir que l’exonération fiscale permettrait l’amortissement rapide des emprunts. Ces trois facteurs allaient, en quelque sorte, disparaître tous en même temps ou presque. En 1773, en effet, le privilège fiscal était supprimé et Civrac décédait cette année-là. Les cours chutèrent.

Faute de documents économiques concernant l’évolution des marchés des sels, après la Révolution, nous nous bornerons à décrire les étapes de la disparition des salines.

Des origines à la Révolution (1770-1790), la dégradation des activités fut peu sensible, 42 sauniers à Audenge en 1772, 39 en 1790. Après la Révolution, deux phases allaient se succéder : celle de l’abandon de 1790 à 1840 environ, puis celle de la recon­version méthodique en réservoirs à poissons de 1840 à 1870.

En 1790, les salines de Certes avaient 20 ans. La génération des pionniers qui avaient investi leur fortune, sinon celle des autres, s’éteignait. De nouveaux propriétaires apparurent, qui n’étaient pas des apôtres, mais des bourgeois bordelais, dési­reux d’investir dans la terre et non dans la production du sel. En effet, de 1793 à l’An VI37, le domaine de Lanton[38], le domaine de Bonneuil[39], les domaines d’Arcambal[40], l’ex-seigneurie de Certes[41], furent vendus. Leurs créateurs étaient décédés. Seul, Pierre de Pardaillan survécut et resta attaché à son œuvre. Sa famille conserva la propriété jusqu’en 1900. L’abandon des salines s’accéléra pendant la Révolution. À Malprat, il n’y avait plus de salines lors de la vente de 1795. En 1799, Pierre de Pardaillan produisait du poisson et non du sel.

Cependant, les salines de la presqu’île de Branne et de Lanton furent maintenues et leur abandon fut plus lent. De 1790 à 1796, le nombre des sauniers d’Audenge passait de 39 à 28 (recensement de la population). Sans doute, lors de la vente de Certes en 1798, il y avait encore 220 livres de marais contre 260 en 1774 et encore 220 en 1818. Mais, le dernier acte de vente précise que de nombreux marais sont inondés, incul­tes et perdus.

Le domaine Civrac fut revendu cinq fois successivement de l’An VI à 1818 et les prix de vente baissèrent régulièrement en passant de 660 000 francs à 100 000 et 75 000 francs[42]. Par ailleurs, les deux domaines de Branne étaient globalement loués à des fermiers. L’An XII, Dauberval louait tout son domaine[43] 13 000 francs par an, Walbreck, successeur de Bonneuil, louait le sien 6 000 francs. Or, les salines étaient incluses dans ces baux. Tout cela montre bien la médiocrité de la renta­bilité de ces domaines. Dans de telles conditions, l’abandon des salines s’accéléra et les marais furent abandonnés sans recon­version. Le pays se couvrit de marécages insalubres. Trois géné­rations d’Audengeois allaient souffrir de paludisme.

En 1818, François Valeton de Boissière, négociant bordelais, acheta le domaine Civrac, puis en 1837, le domaine ex-Bonneuil, soit toute la presqu’île de Branne. En 1843, il en fit donation à son fils, Ernest[44]. La seconde et dernière phase de la reconver­sion allait commencer. Ernest Valeton de Boissière, polytechnicien, fouriériste et phalanstérien, grand agriculteur, reconvertit le domaine. Il fît recreuser la totalité des marais. Une piscicul­ture rationnelle se développa à Certes, comme d’ailleurs à Audenge, Malprat, Lanton, le Teich et autres points bas du pourtour du Bassin d’Arcachon. Cette pisciculture était conçue pour relayer la production de la pêche en mer pendant les périodes d’intempéries. Produisant mules, bars, anguilles, elle fut extrêmement prospère.

Cependant, pour des raisons purement humanitaires, Boissière se refusa à accélérer la conversion des marais salants malgré l’importance des profits qu’il pouvait en espérer[45]. En 1860, le domaine de Certes occupait encore 16 sauniers et déjà la seule pisciculture rapportait 25 000 francs nets[46]. En 1877, deux marais seulement restaient exploités et l’année sui­vante, les « statistiques de la Gironde » de Féret ne font plus qu’une courte allusion aux anciens marais salants de Certes. En quelque 30 ans, Ernest Valeton de Boissière avait reconverti le domaine de Certes et lui avait rendu la prospérité dont avait rêvé le marquis de Civrac.

Un siècle s’est écoulé depuis la fin de la reconversion des salines. Que reste-t-il aujourd’hui de l’œuvre de Civrac et de ses partenaires, « des travaux prodigieux et des dépenses inconcevables » qu’avaient engagés ces pionniers ? Des digues, les mêmes que jadis, mais très dégradées. Des survivances des réservoirs à poisson envahis par les vases, les algues et les joncs parfois, ne produisant plus que des tonnages dérisoires de poissons. Des terres incultes, quelques rares pâturages. Beaucoup plus de soucis que de profits pour les propriétaires. Et, pour les écologistes et les fonctionnaires de la Mission d’aménagement de la côte Aquitaine, des champs de rêves et des projets utopiques.

Pierre LABAT.

 

 

Extrait des actes du XXXe congrès d’études régionales tenu à Périgueux des 22 et 23 avril 1978, Fédération historique du Sud-Ouest, Périgueux, 1981

 

 

[1]. Arch. nat., Q 287, n° 30 : Concession à Audenge par Catherine Damanieu. dame d’Audenge, du 20 août 1642.

[2]. Arch. dép. Gironde, Sac à procès 1117 : Dime du sel pour des salines récemment aménagées à Andernos, 1660.

[3]. A.D.G., C 1354 : Visite des prés salés de Certes en 1759.

[4].  A.N., N/III. n° 35 : Plan des salines à aménager en 1768, partie Guesnon de Bonneuil. cf. carte de Belleyme.

[5]. A.N. : commission extraordinaire du Conseil V 7 179.

[6]. A.D.G., C 1354 : devis de Jean Fort du 21 février 1755.

[7]. A.N., Minutier Central : Bronod et Maigret, notaires : Bail à cens emphytéotique, du 19 juin 1761, pour 240 000 arpents de terre incultes à Moriencourt et Cie ; A.D.G., 1 B 50 ; Confirmation par le roi du bail de 1761, enregistré le 23 juin 1762 ; A.D.G.. Q 1767 : Texte imprimé du bail de 1761 : Bibl. mun. d’Arcachon : même texte imprimé et procès-verbal de reconnaissance des landes concédées.

[8]. A.D.G., 3 E 25217 : Dunouguey, notaire : contrat du 10 nov. 1767 avec quatre sauniers d’Oléron.

[9]. A.N., Minutier Central. Bronod et Maigret, notaires : 28 avril 1768 : Concession de Malprat à l’abbé de Lustrat et au marquis d’Arcambal : 30 avril 1768 : Concession des côtes d’Audenge au comte Pierre de Pardaillan et à l’abbé de La Tour d’Auvergne : 14 avril 1770 : Concession de la totalité de Malprat à Arcambal : 7 février 1771 : Concession d’une partie de Branne à Cyrille Guesnon de Bonneuil, bourgeois de Paris : 11 mars 1772 : Concession de la presqu’île du Graveyron à Arcambal : 21 août 1772 : Concession d’une partie non précisée des côtes d’Audenge à Jacques Bacon de la Chevalerie ; A.D.G., 17 mai 1771 : Concession des côtes de Lanton à J.-B. Langouran, bourgeois de Bordeaux. Brun, notaire. Minute perdue ; A.D.G., C 1354 : Étude pour la vente des salines au roi.

[10]. A.D.G., 3 E 25222 : Dunouguey, notaire du 9 nov. 1774. Contrat de parachèvement don travaux.

[11]. A.D.G., C 327

[12]. A.D.G., C 1354.

[13]. A.N., Minutier Central : Lenoir, notaire : 13 avril 1758. Partage du patrimoine d’Eymeric de Durfort de Civrac.

[14]. A N., : Felize. notaire : 26 août 1769, Reprise de la concession de l’abbé de Lustrât, décédé en faillite.

[15]. A.D.G., 3 E 22654 : Eymeric, notaire. 20 janv. 1771. Jean Sellier, entrepreneur, réclame 12  000 livres à Civrac.

[16]. A.D.G., C 1354.

[17]. A.D.G., C 3671 : se réfère à l’arrêt du 22 déc. 1761 ; A.N., Conseil du roi, E 1965 D du 22 déc. 1761.

[18]. A.D.G., C 1354 : se réfère à l’arrêt du 20 sept. 1768 et lettres patentes          du 20 oct. 1768 sans en donner le texte ; A.N.,           Conseil du roi, E 1438 C n° 13 du 20 sept. 1768.

[19]. A D.G., 2 B 88 : Cour des Aydes, arrêt du 18 janv. 1772.

[20]. A.D.G., C 1354 : Copie de l’arrêt du 7 sept. 1773 ; A.N., Conseil du roi. E 1494 s n° 54 du 7 sept. 1773.

[21]. A.D.G., C 1354 : Arrêt du 4 mai 1779 confirmant l’arrêt de 1773.

[22]. A.N., Minutier Central : Maigret, notaire, 1774 ; A.N., V 7 179 : Commissions extraordinaires du Conseil ; A.D.G., 4 L 221 : Créanciers Civrac ; A.D.G., Q 1158. Q 1091′ Séquestre des biens Civrac.

[23]. A.D.G., Fond Billaudel, 6 J 73. Le 20 mai 1788.

[24]. A D.G., C 688.

[25]. A.D.G., O 1091 : Dossier Civrac ; Q 1151 ; Vente de 600 boisseaux. An IV ; 3 E 34775 : Jautard, notaire, 1809.

[26]. Papiers de la famille Hervé-Labat.

[27]. Papiers de la famille Hervé.

[28]. A.D.G., Notaires de Gujan, La Teste. Actes de mariages 1765-1785. État civil Audenge, Biganos, Lanton ; notaire Dunouguey : Avance aux sauniers. 10 nov. 1774 ; recensement de l’an IV ; notaire Dunouguey. 3 E 25217. Contrat avec les quatre premiers sauniers d’Oléron ; 10 nov. 1767.

[29]. Papiers de la famille Hervé.

[30]. A.D.G., notaire Eymeric, 3 E 22664. An IX : Vente des maisons des sauniers.

[31]. A.D.G., Q 1158 : Ferme des digues le 19 mars 1793.

[32]. A.D.G., 3 E 25.220 : Dunouguey, notaire : Ferme de la pêche à Darteyre, le 21 oct. 1772.

[33]. A.D.G., Q 1091 : Ferme de la pêche à Hazera, 24 février 1796 ; ferme de pêche à Hazera, 9 nivôse an IV.

[34]. A.D.G., 3 E 34799 :  Ferme de la pêche à Branne, 1er avril 1811 ; 3 E 13.288 : Trimoulet, notaire : Walbreck afferme son domaine, 22 prairial an XII.

[35]. A.D.G., Eymeric, notaire : Ferme de la pêche à Malprat, 7 nov. 1782.

[36]. A.D.G., Baleste, notaire : Ferme de la pêche à Graveyron, 27 frimaire an VII.

[37]. Archives de la Juridiction de Certes, d’après Rebsomen.

[38]. A.D.G., 3 E 24.094 : G. Séjourné, notaire : Vente du domaine de Lanton, 22 juin 1793.

[39].A.N., Minutier Central : Boileau, notaire à Paris : Vente par Guesnon de Bon­neuil, à Walbreck (minute perdue).

[40]. A.N., Minutier Central : Trutat, notaire à Paris : Vente de Malprat, Graveyron, à Goynau et Ducru, de Bordeaux, 1er brumaire an IV.

[41]. A.D.G., Vente des biens des émigrés. Dossier Civrac à J.-B. Dauberval, 3 floréal an VI.

[42]. A.D.G., 3 E 24.752 : Bernard Darrieux, notaire à Bordeaux : vente par les héri­tiers Dauberval à G. Darles 120 000 F, 14 août 1806 et 12 nov. 1806 ; 3 E 31.434 : Mailleres, notaire à Bordeaux : vente par Darles, à Mamignard, 100 000 F. 25 déc. 1812 ; Q 252 : Hypothèques. Adjudication du Tribunal du domaine, à Darles, 75 000 F, 27 nov. 1817 ; O 268 : Hypothèques. Brannens, notaire à Bor­deaux : vente à François de Boissière, 80.000 F, 7 mars 1818 ; Q 730 : Hypothèques. Adjudication au Tribunal de la Seine du domaine de Walbreck, à Boissière, 130 000 F, 28 déc. 1837.

[43]. A.D.G., 3 E 22.660 : Eymeric, notaire : Dauberval afferme son domaine, 16 prairial an XII.

[44]. A.D.G., Q 900 : Hypothèques, donation de François de Boissière à son fils. Inven­taire du domaine. 135 tonnes de sel sont stockées et valorisées 5,50 F le quintal.

[45]. Annales do la Société de Géographie, 1863.

[46]. Correspondance privée de la famille DUVIGNEAU, à Audenge. Engagement d’un régisseur.

Aspects de la ve économique et sociale dans la lande au XVIIIe siècle : Lacanau et les paroisses voisines

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ASPECTS DE LA VIE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DANS LA LANDE AU XVIIIe SIÈCLE : LACANAU ET LES PAROISSES VOISINES

L’intention de cet article est de présenter quelques aspects de la vie économique et sociale dans la lande au XVIIIe siècle, à travers l’étude de quelques paroisses : Lacanau surtout, mais aussi Le Porge, Saumos et Le Temple : n’ont-elles pas valeur d’exemple pour l’ensemble des villages landais du Pays de Buch à la même époque ?

LE PAYS ET LES HOMMES

Le paysage de la lande au XVIIIe siècle a été maintes fois décrit : vaste étendue de broussailles, d’ajoncs, d’arbustes, de bruyères. La forêt, des chênes sou­vent, ne subsiste qu’à l’état de lambeaux sur les terrains les plus secs, les mieux drainés, en bordure des ruisseaux. Aussi, les terres de labours et avec elles les lieux habités, villages ou hameaux épars, ont-ils été conquis non sur la lande mais sur la forêt, dont ils occupent la lisière ou les clairières intérieures, comme en témoignent les cartes du temps, les cartes de Belleyme ; chaque village dispose ainsi d’une pièce de bois d’étendue variable. Au Temple, il n’y en a d’autres « que ceux qui bordent les champs » note l’abbé Baurein à la fin du siècle1. Partout le paysage agricole associe lambeaux forestiers, terres à labours, vastes étendues de lande et pignada naissante.

Dans ces vastes landes, tristes et monotones, les hommes sont peu nombreux. Au nord du Bassin d’Arcachon, les densités de population vont même en décrois­sant des paroisses de l’intérieur vers les paroisses océanes.

Tableau 1 : La Lande au XVIIIe siècle, un « désert humain »2 – Paroisse – Population en 1781 – Densité

Saumos – 400 – 6,9

Le Temple – 420 – 5,8

Lacanau – 700 – 3,2

Le Porge – 510 – 2,8

Les hommes ont, dans ce pays plutôt inhospitalier, guère favorisé par la na­ture, une solide réputation de rudesse, voire de grossièreté. Dès 1719, Claude Masse opposait en Médoc la politesse des vignerons et des laboureurs du vignoble à la « sauvagerie » des pâtres de l’intérieur3. « Je suis dans une misérable lande éloignée de toute société, note en 1781 le curé de Salaunes, car je n’ai dans ma paroisse ni juge, ni notaire, ni chirurgien … en un mot, je n’ai que des sauvages »4. Il n’y a guère en effet d’« élite » sociale dans la lande au XVIIIe siècle. À Lacanau, encore en 1794, le maire, tailleur d’habits, et les officiers municipaux, laboureurs « ne sa­vent ni lire , ni écrire »5. Enfin , en janvier 1812, J. Hameau, docteur en médecine à La Teste, écrivit dans son « Mémoire sur les maladies autour du Bassin d’Arcachon «… que l’on considère les Landes, on y verra presque partout une terre maré­cageuse et peu cultivée, des habitants pauvres, mal nourris, exposés à de grandes fatigues, ignorants et privés de tous les avantages Que le commerce et l’industrie peuvent procurer … qu’on ajoute à cela le manque de gens de l’art bien éclairés, qui ne sont placés qu’à de grandes distances, el l’on n’aura encore qu’une idée impar­faite de ce malheureux pays …»6.

L’univers quotidien des habitants de la lande traduit la même rudesse, qu’il s’agisse de l’alimentation, du vêtement ou de la maison. Dans un « État de ce qu’on estime qu’il coûterait de l’établissement de cent familles dans les landes de Bor­deaux »7, daté de 1757, apparaît le trousseau paysan : souliers ferrés et sabots, chemise de grosse toile, capote de laine brune avec capuchon, gilet, culotte, guêtres, tricot blanc à manches. Pour ce qui est du logement, Édouard Ferret a laissé au mi­lieu du siècle dernier une description précise de la maison paysanne : « Leurs mai­sons, écrit-il, sont obscures, humides, sans carrelage, sans plafond ni fenêtre et l’air et la lumière n’y pénètrent qu’incomplètement. Elles sont recouvertes de chaume, une seule chambre suffit souvent à toute la famille8. En 1784-1786, l’abbé Baurein notait que dans la lande, les paysans se servaient d’argile «  à défaut de pier­res pour construire leur chaumière ». Pendant la Révolution, les administrateurs du canton de Castelnau, s’adressant à l’administration départementale, écrivaient, à propos de l’impôt des portes et fenêtres : « Vous remarquerez sans doute sur ces états que le nombre des portes est supérieur à celui des fenêtres. Vous n’en serez pas étonné d’après l’assurance Que je vous donne que dans nos communes de la lande, plusieurs maisons n’ont pas une seule croisée et qu’elles n’ont qu’une porte servant d ‘entrée commune aux habitants et à la lumière »9.

LES ACTIVITÉS

En l’absence de recensement ou de dénombrement, les registres paroissiaux sont d ‘un secours appréciable pour la connaissance des activités et de la composition sociale des paroisses de la lande au XVIIIe siècle, à l’exemple de Lacanau.

Tableau 2 : la physionomie sociale de Lacanau au XVIIIe siècle (1702-1815) – Activités et nombre de mentions sur les registres de mariages :

Travail de la terre, de la forêt, de la pêche – Laboureurs 86 – Brassiers-journaliers 110 – Vignerons 4 – Pasteurs 72 – Gardeurs 47 – Résiniers 142 – Pêcheur 1 – Total : 462 (86,5 %)

Artisanat – Forgeron 1 – Charpentiers 15 – Scieur de long 1 – Charrons 3 – Menuisiers 4 – Meuniers 9 – Tisserands 14 – Tailleurs 12 – Sabotier 1 – Maçon 1 – Total 61 (11,5 %)

Transport – Professions « libérales » – Commerce – Marchand 1 – Marchand·quincailler 1 – Marinier 1 – Officier de marine 1 – Lieutenant des douanes 1 – Notaire 1 – Officier de santé 1 – Chirurgiens 4 – Total 11 (2 %)

Sans mention et activités mal définies 346

Total général 880

La répartition des époux parmi les divers métiers dénote le caractère profon­dément rural de Lacanau10. Rural mais non agricole : la culture de la terre cède le pas au travail forestier et à l’élevage.

L’activité économique locale est en effet en accord avec les conditions du milieu. Les sols, maigres, « terres de peu d’humeur », tirent avantageusement parti de l’association des labours et des terrains de parcours communaux souvent appelés « vacants » ou « padouens ». L’élevage des brebis et des moutons fournit, en effet, les fumures nécessaires à la fertilisation des terres à céréales. Au sujet du Temple, l’abbé Baurein écrit à la fin du siècle « qu’on n’y recueille que des seigles et des millets, on n’y élève beaucoup de brebis et on le fait d’autant plus facilement qu’il existe dans cette paroisse des landes considérables qui servent â leur pliturage »11. Mais la situation des éleveurs est très précaire. Les épizooties ne sont pas rares d’au­tant plus que les pasteurs abreuvent très fréquemment leurs troupeaux avec l’eau croupissante de trous creusés dans le sol à un mètre de profondeur. En mai 1764, « l’épidémie des brebis des landes fait des ravages affreux »12 note le subdélégué de Lesparre. En 1768, puis en 1776 et dans les années suivantes, l’épizootie se ma­nifeste encore de façon virulente … Quant aux labours, ils portent seigle, sarrasin, millet surtout, maïs ou « bled d’Espagne » et plus rarement froment.

Tableau 3 : production agricole de quelques paroisses de la lande (période révo­lutionnaire, année commune)13 – Paroisses – Production en quintaux : 1 : froment . 2 : seigle · 3 : maïs. 4 : panis, blé noir, sarrasin, riz. 5 : pois, haricots, « mongettes ». 6 : patates, châtaignes. 7 : orge, avoine, millet. 8 Total.

Lacanau 83-1850-217-0-0-0-575-2725

Le Porge 152-3357-562-39-35-50-16-4211

Le Temple 22-1170-274-10-13-140-1629

Saumos 18-1489-23-1-0-0-190-2321

Le seigle, avec 72,2 % de la production locale, est la céréale dominante, très loin devant l’orge, l’avoine, le millet (13,9 %) et le maïs (9,9 %). Pois, haricots, lentilles, fèves et patates14 ne fonnent que des compléments alimentaires très secon­daires tandis que le froment est à peine cultivé (2,5 %). À Lacanau (21 %) et à Sau­mos (34 %) le millet, l’orge et l’avoine occupent une grande partie des terres labou­rables.

Les rendements à l’hectare sont faibles et comme les surfaces cultivées sont peu étendues, le pays ne peut qu’imparfaitement nourrir de faibles effectifs de population. Au Porge, en 1793, un état de recensement du bled-seigle récolté dans la commune avec « ce qui s’est consommé, vendu, donné aux indigènes et transporté hors d ‘elle »15 ne fait apparaître que trois « gros » producteurs sur 107 noms disposant de surplus négociables. Pour les autres, la quasi-totalité de la récolte est soit consommée dans le cadre familial, soit conservée au titre de semence. Même parmi ceux qui conservent des surplus, l’autoconsommation est importante : ainsi tel pro­ducteur qui récolte 46 boisseaux en conserve-t-il 9 pour sa consommation familiale et 5 pour la semence. Ici, ta rétention s’élève au tiers de la récolte. Elle est beau­coup plus élevée chez les petits producteurs. Dans ces conditions, tout accroisse­ment de la charge démographique ou toute mauvaise récolte mettent en cause l’équilibre alimentaire local.

D’autant que l’alimentation paysanne est essentiellement à base céréalière. «  Cette population, note É. Ferret au siècle dernier, se nourrit habituellement de pain de seigle, de bouillie (appelée également « cruchade ») faite avec de la farine de millet, de millade, de maïs, de lard rance, de porc, de sardines salées, de harengs saurs. Elle ne mange de la viande et ne boit du vin que par exception ». Pourtant, les rapports des visites des églises au XVIIIe siècle soulignent que, bien que ne récoltant pas de vin, les habitants de la lande l’apprécient néanmoins. Le dimanche, en bien des paroisses du Pays de Buch, l’ivrognerie et le cabaret – aux dires des curés – rivalisent avec l’office et l’église !16.

Laines de moutons et brebis, (tisserands et tailleurs d’habits sont nombreux), miel et cire fournis par les ruches complètent le tableau des productions de la lande.

À cela s’ajoutent parfois des revenus complémentaires que les populations tirent de l’exploitation de la pêche dans les étangs, comme au Porge où les habitants « s’occu­pent à la pêche, à l’exploitation des pins ou au labourage … ils conduisent aussi à Bordeaux des charrettes chargées d’huitres qu’ils vont prendre sur les bords du Bassin d’Arcachon »17. La multiplication des digues de pêcheries du Porge fut à l’origine de nombreuses inondations dans la paroisse de Lacanau. En 1778, le hameau de Talaris fut totalement inondé. En 1788, un rapport des ingénieurs Bré­montier et de Valframbert réalisé à la demande de M. Mourre, curé de Lacanau et du curé du Porge, soulignait « que les dommages s’étendent sur plusieurs paroisses » et il ajoutait : « La plus grande partie des terres labourables, des bois et des maisons des villages de Cartigas, paroisse d’Hourtin, de Pey du Camin, de Sainte-­Hélène, de Capdeville, de Talaris, de Lacanau sont abandonnés et continuellement sous les eaux par effet de ces digues. J’ai vu dans ce dernier village en mars 1778 des malheureux mourants dons leurs maisons sur des lits couverts de plus de trois pouces d’eau et comme depuis cette époque on n il pas manqué d’élever encore des digues, il est à présumer que la hauteur des eaux des étangs a augmenté encore par la grande quantité des pluies continuelles qui sont venues depuis près de qua­tre mois … »18. Les terres à céréales furent en partie recouvertes par les eaux et « changées en lieux marécageux … , incapables de servir à la culture, non plus qu’à l’habitation ».

Pour remédier â la situation précaire de la paroisse. Brémontier se prononça pour la destruction des digues de pêcheries, proposition que se heurta à une opi­nion défavorable des gens du Porge pour lesquels la pêche était une ressource essen­tielle. Dans les années qui suivirent, aucune solution ne fut apportée à ce grave problème de l’inondation. En 1793, l’administration municipale de Lacanau soulignait « que les individus de celte commune sont en général très pauvres, la plupart d’entre eux étaient cultivateurs autrefois, mais après avoir perdu leur bétail par l’effet de fréquentes inondations … privés des engrais nécessaires, ils sont obligés d’abandonner la culture de leurs biens et de se réduire à l’étal de journaliers »19. Le rapport ne manquait pas de souligner d’autre part les difficultés de l’élevage ovin tenant à la transformation quelques années plus tôt, à la fin de l’Ancien Régime, des communaux en pignadas.

Autour des villages, en effet, le pin tend de plus en plus, au cours du siècle, à se substituer à la lande. Le boisement des landes, entrepris à l’initiative privée, encouragé par les intendants de Bordeaux à partir des années 1760, transforma les activités locales. « Il faut, notait l’abbé Baurein dès 1786, un temps considérable pour que les habitants de ces paroisses (celles de la lande) s’accoutument à de pa­reils changements qui intervertissent la culture ancienne el qui les mettent dans le cas de changer de profession. Leur territoire étant couvert en grande partie par les sables, il faut qu’ils tâchent d’y foire croître des pins et que, de cultivateurs, ils deviennent résiniers … leurs terres labourables étant occupées par les étangs, il faut nécessairement qu’ils s’adonnent à la pêche au lieu de la culture de la terre dont ils s’occupaient auparavant »20.

Dans les registres paroissiaux de Lacanau, la profession de résinier est celle de 21,3 % des conjoints entre 1702 et 1749, de 30,4 % d’entre eux de 1750 à 1815, ce qui traduit à la fois la précocité de l’exploitation résinière dans la lande et l’essor incontestable du pignada dans une paroisse où, dès 1786, « les habitants préfèrent à toute autre profession celle de résinier » et où dès cette époque «  il existe des pins non seulement dans la plaine mais encore sur les dunes de sable qui sont placées entre la dune et l’étang »21. De fait, la profession de résinier (142 mentions) est la plus fréquemment rencontrée dans les registres du XVIIIe siècle à Lacanau.

LES CONTRASTES SOCIAUX

Au XVIIIe siècle, les contemporains sont unanimes pour souligner la pau­vreté des hommes de la lande et la faiblesse des contrastes sociaux. La déclaration du maire de Saumos, en octobre 1792, ne laisse aucun doute à ce sujet : « Personne, écrit-il, dans notre communauté ne jouit de plus de 400 livres de revenu net »22. L’analyse des contrats de mariage et des structures financières confirme pleinement leur jugement.

136 contrats de mariage passés devant notaire en 1721-1725, 1740-1744, 1780-1784 – trois « sondages ») dans le siècle – traduisent la relative homogénéité des conditions sociales dans les landes de Lacanau.

Tableau 4 : contrats de mariage et contrastes sociaux à Lacanau au XVIIIe siècle . Valeur des contrats – Nombre – %

0-99 livres – 49 – 36

100 -399 livres – 77 – 56,6

400 livres et plus – 10 – 7,4

Une telle répartition souligne l’importance locale d’un groupe de population « paupérisable » compris entre un nombre élevé de pauvres (un tiers des contrats) et une minorité plus fortunée. Menée par catégorie socio-professionnelle, l’analyse fait apparaître la pauvreté des brassiers dont près des 2/3 des contrats sont infé­rieurs à 100 livres et des résiniers à peine plus riches (la moitié des contrats les concernant sont compris entre 100 et 400 livres) ; la plus grande fortune des la­boureurs pour lesquels 2/5e des contrats excèdent 400 livres. Quant au groupe pastoral, une grande diversité de condition le caractérise des plus riches aux plus pauvres, même si la plupart dispose d’un niveau moyen de fortune (100-400 livres).

La dimension des exploitations paysannes est un autre révélateur de la diver­sité sociale. Dans la lande comme ailleurs, la diffusion de la « propriété » de la terre est extrême. Les non-possédants sont en général peu nombreux : moins d’un dixiè­me ; parfois moins d’un cinquième des habitants sont sans terre. L’exploitation paysanne moyenne est de l’ordre de 4 à 5 hectares, mais les terres produisent peu et la culture céréalière repose sur un système de jachère et d’assolement, grand consommateur d’espace qui réduit d’autant la partie productive. Les laboureurs sont les mieux lotis. Ils possèdent un ou plusieurs attelages, des chevaux, de solides instruments de production, sont à la tête de « grandes ex­ploitations», une dizaine d’hectares le plus souvent. Le menu peuple de la terre, brassiers et journaliers, ne dispose que d’étroits lopins. Sans grand moyen de cultu­re, de nombreux cultivateurs du Porge « n’ayant pas de bœufs à eux, ont besoin de recourir à ceux des autres et paient une sorte de ferme qu’ils appellent agrière »23. Cette agrière est encore versée en nature en 1793. La plupart sont contraints de vendre leur force de travail à Leurs voisins laboureurs dont ils deviennent les ouvriers agricoles, pour assurer la subsistance familiale, surtout les années de mauvaises récolte. Les salaires perçus sont en général peu élevés : en 1790, le travailleur de la terre reçoit au Porge 8 sous par jour lorsqu’il est nourri, 20 sous lorsqu’il doit par lui-même assurer sa nourriture. La dépense alimentaire s’élève ainsi à 3/5e du salaire ! Les femmes sont nettement moins payées : 4 et 12 sous24.

Le revenu des « pasteurs qui vont dans les landes » est estimé à Sainte-Hélène à 100 livres par an25. Leurs apports au mariage consistent en droits sur l’héri­tage familial et en troupeaux de brebis. Quant aux résiniers, Jouanet a bien mis en évidence au siècle dernier leur dénuement extrême. Leur constitution est, dit-il, chétive ; « ils sont petits, maigres, basanés et meurent de bonne heure. C’est une suite nécessaire de leur constante habitation au milieu de forêts humides, sous de mauvaises cabanes où ils vivent privés d’une nourriture substantielle. De tous les hommes des landes, ce sont les plus malheureux »26.

La condition des artisans est plus difficile à préciser, faute de documents nombreux d’une part et en raison, d’autre part, de la mixité fréquente des revenus. En effet, l’exercice d’un métier artisanal n’exclut pas l’activité agricole et vice-versa, d’autant que la culture de la terre ne demande pas tous les moments des cultiva­teurs.

Les artisans du bois sont parmi les mieux rétribués. À Salaunes, les charpen­tiers gagnent journellement une livre en 179027. Plus modestes, les tailleurs d’habits perçoivent 10 sous par jour, nourriture non comprise. Les paiements en nature ne sont pas rares. Ainsi au Porge, André Hélier, tailleur d’habits de son état, déclare-t-il « trois boisseaux de bled-seigle qu’il a à recevoir de l’ouvrage de couture chez les paysans » ; un de ses confrères a reçu deux boisseaux « qu’on lui a donnés en paiement »28. Quant aux tisserands, disséminés dans la lande tout entière, souvent employés de marchands, fabricants qui distribuent le travail et collectent les ouvrages, ils sont rétribués « à la manière », « à l’œuvre » ou « à la tâche »29.

Les possibilités d’ascension sociale dans le cadre local sont peu nombreuses : l’étude de 105 familles de Lacanau, courant sur deux ou trois générations, souligne que le plus souvent les ms embrassent le métier des pères.

Tableau 5 : la mobilité sociale à Lacanau au XVIIIe siècle

Profession fils

Profession pères

A B C D E F G H I J K L
A 3 2 3 9                
B 3 15 2 3 1 1            
C 2 3 8 2                
D 5   1 32                
E   1 2   1              
F                        
G       1     1          
H               1        
I 2                      
J                   1    
K       1                
L                       1

A : brassier-journalier. B : laboureur. C : pasteur. D : résinier. E : charpentier. F : menuisier. G : meunier. H : tisserand. I : sabotier. J : tailleur. K : charron. L : chirurgien.

Deux fois sur trois, on note la permanence de l’activité d’une génération à l’autre. Pour 25 pères laboureurs, 15 fils deviennent laboureurs à leur tour. Les fils de résiniers continuent plus nettement encore que les fils de laboureurs l’activité paternelle (32 fois sur 38). Il est vrai que l’éventail, somme toute étroit, des activités locales limite les « choix » professionnels. Néanmoins, si la stabilité de l’activité est le fait dominant d’une génération à une autre, les changements pro­fessionnels n’en sont pas moins réels. Ils correspondent aux transformations de l’activité économique locale. À cet égard, la mobilité entre brassiers et résiniers, bien que ne portant sur un faible échantillon de familles, est remarquable : les fils de brassiers deviennent plus souvent résiniers que brassiers. L’inverse est moins vrai, preuve que pour beaucoup, l’essor du pignada a constitué la possibilité d’une ascension sociale, même relative. Cela confirme par la même occasion, la justesse de l’analyse de l’abbé Baurein à la veille de la Révolution.

Si la condition sociale du plus grand nombre est dans la lande très modeste, les phénomènes d’indigence n’y sont par contre que peu marqués, sauf en temps de « cherte » des grains et du pain, bien entendu. « II y a, note le curé de Lacanau en 1784, peu de pauvres qui ne puissent et ne gagnent leur vie. Il n y a point de malades, il y a quelques orphelins, mais peu à ce qu’on m’a dit, qui sont chez des pauvres qui en ont soin ». À Saumos, « il n y a qu’un pauvre qui ne peut gagner sa vie, mais il est secouru … Il y a, complète le curé du Porge, quatre orphelins … qui sont en survie chez des particuliers qui ont soin de leur éducation … et trois familles qui gagneraient leur vie mais qui ne peuvent gagner celle de leurs enfants et ils les envoient à l’aumône … »30. Au Temple, en 1791, la population indigente s’élève à huit personnes31.

Tout change en période de mauvaise récolte et de haut prix du pain : les crises de subsistance se soldent par de grandes vagues de paupérisation de la popu­lation et de brusques montées de mortalité32. À Lacanau, on enregistre 22 décès, moyenne annuelle entre 1704 et 1708, mais 41,1 par an de 1709 à 1713. La crise passée, la mortalité retombe à 23,2 décès l’an entre 1714 et 1718 ; 1713 est l’an­née la plus sombre du siècle avec 77 décès. En 1771 -1773, le prix du pain connaît une hausse brutale, suite à de mauvaises récoltes. L’épidémie s’installe. La petite paroisse de Brach compte en mai 1772, 35 familles indigentes (126 personnes), soit la moitié de ses habitants33. Le désarroi des populations de la lande est profond, à la mesure de leur misère. Ducasse, subdélégué de Pauillac, craignant l’émotion populaire , écrit alors à l’Intendant de Bordeaux « qu’il y a des murmures sourds dans la lande, dont le peuple privé de récolte depuis trois ou quatre ans souffre »34. Dès septembre 1771, le curé du Porge avait réclamé à l’Intendant « 430 bois­seaux de bled-seigle, mesure de Castelnau » pour assurer la subsistance de cent mendiants durant l’espace de neuf mois »35. Assurément, le bon curé du Porge exagérait la misère locale : il fallait beaucoup demander pour obtenir quelques secours ! La quête du pain conduisit au pillage. Turpin, marchand à La Teste, en fit les frais : les gens du Porge lui pillèrent une cargaison de blé !

En fin de compte, la lande au XVIIIe siècle apparaît comme une région rurale repliée sur elle-même, archaïque et pauvre. Repliée sur elle-même : les échan­ges migratoires y sont peu nombreux et les circuits économiques inexistants. L’« au­toconsommation » est reine. Archaïque : le travail agricole est routinier, les techni­ques anciennes, les résultats médiocres. Pauvre car la richesse n’apparaît nulle part et la médiocrité économique est le lot de presque tous. La progression du pignada au cours du siècle n’a guère modifié cet état de chose.

J . Paul JOURDAN

Extrait du Bulletin n° 38 (1er trim. 1984) de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch

  1. Abbé Baurein, Variétés bordelaises, Bordeaux 1784·1786. Vol. III, art. XIII, p. 89·92.
  2. Chiffres cités par Hugon (P.), Statistique du canton de Castelnau, Bordeaux 1855
  3. Claude Masse, Mémoire de 1719, Bibliothèque de La Rochelle
  4. ADG – G843
  5. ADG – 4L146
  6. ADG – 5M114
  7. ADG – C3671
  8. Ferret (É), Statistique générale de la Gironde, Bordeaux, 2 vol. 1874-1878
  9. ADG – 11L116
  10. Le tableau social de Lacanau que l’on peut esquisser n’est qu’imparfait en raison du grand nombre de professions non mentionnées dans les actes de mariages (346, soit 39,6 % des mariés à Lacanau entre 1702 et 1815). Le métier des épousées n’est jamais mentionné. De plus, sur les registres figurent les noms et professions d’hommes étrangers à la paroisse mais qui s’y sont mariés (278, soit 15,8 %). D’où la mention de vignerons dans une paroisse sans vignoble ! Mais comme l’aire de recrutement matrimonial de Lacanau se réduit presque exclusivement aux paroisses voisines, aux activités identiques la réalité sociale locale ne s’en trouve guère affectée.
  11. Abbé Baurein, op. cit. vol. III, art. XIll, p. 89-92
  12. ADG – C370
  13. ADG – 4L69
  14. La culture des patates au Porge a eu pour promoteur M. Danahy, curé de la paroisse, dans les années 1780.
  15. ADG – 4L160
  16. ADG – G 651 et G 659
  17. Abbé Baurein. op. cit. vol. III, art. XII, p. 81-89
  18. ADG – C3719
  19. ADG – 4L146
  20. Abbé Baurein, op. cit.
  21. Abbé Baurein, op. cit.
  22. ADG – 4L168
  23. ADG. – 4L160
  24. ADG – 4L160
  25. ADG. – 4L166
  26. Jouanet (J.), Statistique de la Gironde, Bordeaux 1837, tome l, p. 163
  27. ADG – 4L168
  28. ADG – 4L160
  29. ADG – 4L168
  30. ADG – G651, visites des églises, archiprêtré de Buch et Born
  31. ADG. – 4 L 161. À Lacanau en 1796, 9 familles indigentes sur 148 (ADG – 4L146)
  32. En 1702, 1707-1713, 1719, 1724, 1730·1731, 1739, 1742, 1747-1749, 1751-1752, 1754, 1759-1760, 1763, 1772·1773, 1775, 1780, 1788-1793, 1796.
  33. ADG – C371
  34. ADG – C1442
  35. ADG – C283

Un héros mal connu : Robert Picqué

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Un nom célèbre mais un héros mal connu : Robert Picqué

Un hebdomadaire régional, relatant un accident, indiquait dernièrement que la victime avait été transportée à l’hôpital Robert Picquey. On veut bien croire que la notoriété de ce pittoresque village de la presqu’île ferret-capienne est pour quelque chose dans cette confusion, mais un mini-sondage environnemental nous confirma que ce pionnier de l’aviation sanitaire est très mal connu en Pays de Buch. La S.H.A.A., qui a publié l’ouvrage Cazaux, de l’École de Tir aérien à la Base 120. 1913-1962, nous ouvre donc ses colonnes pour réhabiliter le personnage qui a donné son nom à l’hôpital militaire régional mais qui mérite aussi de figurer parmi les pionniers qui ont écrit, par leur sacrifice, la grande histoire de l’aviation.

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La Source Sainte-Anne des Abatilles

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 La Source Sainte-Anne des Abatilles

Parmi les nombreuses sources qui alimentent depuis des siècles le Pays de Buch, il en est une, plus récente, qui se trouve aux Abatilles, un quartier d’Arcachon, et dont la renommée dépasse les frontières de notre région. Il s’agit de la Source des eaux minérales Sainte-Anne.

André Rebsomen, analysant les richesses thérapeutiques d’Arcachon avant 19281, énumère trois traits essentiels de sa topographie :

«1/ Station climatique forestière dont l’atmosphère dégage des émanations d’ozone et de térébenthine provenant de l’immense forêt de pins gemmés par l’exploitation de la résine,

2/ Station marine, dont la principale qualité est une plage très sûre qui lui a valu le titre de « plage des enfants »,

3/ Station hydro-minérale, la source Sainte-Anne du Parc des Abatilles présente toutes les caractéristiques d’une cure thermale»2.

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